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quelques amis. Ainsi tombait en un moment cette maison, naguère florissante et enviée, devenue le modèle des douleurs. L’infâme Bargus, nommé au poste de préfet de cohorte, dans une province éloignée, ne jouit pas longtemps de sa récompense ; le délateur fut à son tour dénoncé par sa femme, qui le haïssait et qu’excitaient les agens d’Eutrope : ce second procès marcha plus vite encore que le premier, et Eutrope n’eut plus à craindre les indiscrétions d’un témoin qui le gênait. Il y eut dans le public comme un éclair de joie quand on vit ces deux scélérats s’attaquer mutuellement et la justice divine frapper l’auteur du crime par l’iniquité de son complice.

Si le procès de Timasius avait excité l’indignation des hautes classes de la société, les suites firent descendre jusque dans les derniers rangs du peuple la sympathie pour les victimes. Oasis, que l’exilé avait reçu pour prison, était une île du désert d’Égypte, séparée de la région habitable par un océan de sables mobiles, que les vents soulevaient et faisaient tourbillonner parfois comme les flots d’une véritable mer. Quand la tempête avait passé sur eux, toute trace de route, tout indice humain s’effaçaient, et le voyageur surpris n’avait plus qu’à mourir de faim et de soif, s’il ne trouvait un tombeau sous les sables : c’était là la principale sûreté de cette triste geôle. Malgré des difficultés presque insurmontables, Syagrius entreprit d’en tirer son père. Il se rend en Égypte clandestinement, achète une des bandes de voleurs nomades qui parcouraient le désert du côté d’Oasis, et fait prévenir l’exilé que des libérateurs l’attendent. Timasius s’esquive pour gagner le rendez-vous et ne reparaît plus. On le chercha longtemps en vain ; son cadavre ne fut découvert qu’au bout de quatre années, enseveli sous des monceaux de sable. Les uns prétendirent qu’il s’était égaré et avait péri naturellement, les autres qu’un surveillant, attaché à ses pas, l’avait suivi, tué dans le désert, version qui prévalut en définitive. Syagrius disparut également, sans qu’on pût connaître son sort. Ces aventures tragiques, où l’eunuque semblait jouer le rôle d’une puissance infernale, étaient l’objet de toutes les conversations et agitaient tous les esprits.

Pentadia fut l’objet d’une autre aventure, dont les conséquences politiques furent plus graves. Ainsi que nous l’avons raconté tout à l’heure, elle s’était réfugiée dans l’église de Constantinople, accompagnée de quelques amis, et réclamant pour leur tête et pour la sienne le privilège des asiles. Eutrope voulut les faire arracher de force, l’évêque Nectaire s’y opposa, et, suivant toute probabilité, l’affaire fut portée devant l’empereur. Le ministre, interprétant dans un sens étroit l’immunité attachée aux églises, prétendait qu’elle ne pouvait s’étendre à des criminels de lèse-majesté ;

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