< Mémoires (Saint-Simon) < Tome 5
Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 5p. 19-33).


CHAPITRE II.


Goutte du roi empêche la cérémonie ordinaire de l’ordre de la Pentecôte. — Prisonniers échappés de Pierre-Encise. — Procès jugé devant le roi sur l’arrêt de la coadjutorerie de Cluny rendu au grand conseil. — Mort de l’abbé d’Hocquincourt. — Mort de Mme de Florensac. — Mort de Mme de Grignan. — Mariage de Sézanne avec Mlle de Nesmond. — Nouveau brevet de retenue à Torcy. — Mort de la duchesse de Coislin. — Mort de Mme de Vauvineux ; sa famille. — Duc de Grammont de retour. — Amelot dans la junte. — Mort de l’amirante en Portugal. — Mort à Madrid du marquis de Villafranca. — Conspirations en Espagne ; Legañez arrêté et conduit au château Trompette, à Bordeaux. — Princesse des Ursins prend congé et diffère encore son départ un mois. — Noirmoutiers duc vérifié, et autres grâces à la princesse des Ursins. — Vie et caractère de Noirmoutiers. — Vie et caractère de l’abbé depuis cardinal de La Trémoille. — Prétention de la princesse des Ursins de draper en violet de son mari, qui la brouille pour toujours avec le cardinal de Bouillon. — Raison pour laquelle les cardinaux ne drapent plus en France.


La goutte du roi l’empêcha de faire à la Pentecôte la cérémonie ordinaire de l’ordre, ce qu’il n’avoit jamais manqué de faire trois fois l’année aux jours destinés. Il eut quelque dépit de l’entreprise de cinq prisonniers d’État enfermés à Pierre-Encise, qui trouvèrent moyen de poignarder les soldats qui les gardoient, Manville, gouverneur de ce château, qui avoit été lieutenant-colonel du régiment lyonnois, et de se sauver si bien qu’ils n’ont jamais été repris.

Le cardinal de Bouillon dans son exil, et l’abbé d’Auvergne à Paris, qui avoient gagné le procès de la coadjutorerie de Cluni contre les moines, croyoient que Vertamont, premier président du grand conseil, avoit fait des changements à leur arrêt en faveur des moines en le signant ; ils en avoient fait grand bruit aussitôt après, et l’affaire avoit été revue par le grand conseil qui n’y changea rien, quoique fort mal de tout temps avec leur premier président. Enfin l’affaire fut portée devant le roi et rapportée au conseil de dépêches. L’arrêt fut maintenu, mais il fut laissé des voies ouvertes au cardinal et à son neveu de revenir contre les altérations dont ils se plaignoient. Cela s’appelle que pour des gens en disgrâce on ne voulut pas réformer l’arrêt, et que la justice empêcha pourtant la confirmation de ce dont ils crioient. Cela ne fit pas honneur à Vertamont, qui se vanta pourtant d’avoir gagné son procès et maintenu son honneur, puisque son arrêt avoit été jugé entier au grand conseil, et ensuite devant le roi.

En ce même temps mourut l’abbé d’Hocquincourt, petit-fils du maréchal, et le dernier de cette maison de Mouchy, ancienne et illustre, dont Mme de Feuquières, sa sœur, demeura héritière, mais qui la fut du peu qui restoit à une maison ruinée.

La marquise de Florensac mourut aussi, à trente-cinq ans, la plus belle femme qui fût peut-être en France. Elle étoit fille de Saint-Nectaire et d’une sœur de Longueval, lieutenant général, tué en Catalogne sans avoir été marié. Sa mère avoit été fille de la reine, avoit été belle, et avec de l’esprit, du crédit et de l’intrigue, avoit fait des procès à son beau-frère, qu’elle sut tourner en criminel et qu’elle abrutit dans les prisons, dont il ne sortit qu’avec beaucoup de temps et de peine, s’accommoda et ne se maria point. Ainsi Mme de Florensac fut fort riche. Elle fit bien des passions, et fut accusée de n’être pas toujours cruelle ; d’ailleurs la meilleure femme du monde, la plus douce et la plus simple dans sa beauté. Elle fut exilée pour Monseigneur, dont l’amour commençoit à faire du bruit. Son mari, frère du duc d’Uzès, menin de Monseigneur et le plus sot homme de France, ne s’en aperçut point, et l’aimoit passionnément. Elle mourut en deux jours de temps. Elle ne laissa qu’une fille, belle aussi, mais non comme elle, qui se piquoit de toutes sortes de savoir et d’esprit, qui est aujourd’hui duchesse d’Aiguillon, Dieu sait comment et Mme la princesse de Conti aussi. Mme de Grignan, beauté vieille et précieuse, dont j’ai suffisamment parlé, mourut à Marseille bien peu après, et, quoi qu’en ait dit Mme de Sévigné dans ses lettres, fort peu regrettée de son mari, de sa famille et des Provençaux.

Berwick, en Languedoc, achevoit d’anéantir les fanatiques par être bien averti et par ses promptes exécutions. Il surprit cinq ou six de leurs chefs dans Montpellier, dont il fit fermer les portes, et les fit pendre ; il en fit autant à celui qui fournissoit l’argent et à celui qui les payoit. Il découvrit leur cache de poudre et de munitions, et à la fin éteignit tout à fait ces misérables, et remit le calme et la sûreté dans cette province et dans les Cévennes.

Sézanne, frère de père du duc d’Harcourt et de mère de la duchesse sa femme, chose tout à fait singulière, épousa la fille de Nesmond, mort lieutenant général fort distingué des armées navales, qui étoit une riche héritière.

Torcy, dont la conduite avoit plu au roi à l’égard de Mme des Ursins, eut une augmentation de brevet de retenue de cent cinquante mille livres sur ses charges.

Bientôt après mourut la duchesse de Coislin, pauvre et retirée à la campagne depuis la mort de son mari, sans avoir plus vu personne. Elle étoit riche héritière de Bretagne et s’appeloit du Halgoet. Elle étoit médiocrement âgée, femme de mérite et de vertu, et mère de la duchesse de Sully, du duc de Coislin et de l’évêque de Metz.

À peu près en même temps qu’elle, mourut à Paris Mme de Vauvineux, qui avoit été fort belle, vertueuse et dans la bonne compagnie à Paris. Elle étoit fort des amies de ma mère, et sa cousine germaine par son défunt mari, du nom de Cochefilet, fils de Vaucelas, ambassadeur en Espagne et chevalier du Saint-Esprit, en 1619, et d’une sœur du père de ma mère. Le prince de Guéméné avoit épousé la fille unique de Mme de Vauvineux et n’eut d’enfants que d’elle. Mme de Vauvineux étoit Aubry, d’une famille de Paris, comme la mère de la princesse des Ursins.

Cette dernière, toujours également brillante, faisoit ses affaires et tenoit ses conseils secrets à Paris, avec une liberté que Marly ne comportoit pour personne, et y revenoit comme il lui plaisoit, reçue avec les mêmes empressements, et sans cesse admise chez Mme de Maintenon et aux particuliers longs entre elle et le roi, en tiers. Le duc de Grammont étoit déjà arrivé à Bayonne, d’où peu après il arriva à Paris, médiocrement reçu. Amelot et Orry étoient à Madrid, et le premier admis dans la junte avec toutes les grâces de la reine et l’autorité dans les affaires que, pour elle-même, Mme des Ursins lui avoit ménagée. Elle s’étoit bien gardée de rien laisser soupçonner en Espagne de sa tentation de n’y plus retourner. Elle y prétextoit ses délais de sa santé, et de la nécessité de se donner le temps de concerter ici des mesures solides sur leurs affaires. L’amirante étoit mort, délaissé et méprisé en Portugal ; et à la cour d’Espagne, le marquis de Villafranca, majordome-major du roi et chevalier du Saint-Esprit, duquel j’ai tant parlé à propos du testament de Charles II. Celui-ci étoit demeuré dans la première considération, et sa charge étoit la première de la cour. Le duc d’Albe l’avoit toujours regardée comme la récompense de sa ruineuse ambassade, et tout en lui l’exigeoit, naissance (il étoit Tolède comme Villafranca), dignité, âge, emploi, fidélité, esprit, application, honneur et probité, splendeur et capacité dans son ambassade, et il plaisoit fort ici et y étoit fort considéré. Le roi voulut bien s’intéresser pour lui auprès du roi et de la reine d’Espagne, et en parler à Mme des Ursins ; il sembloit que l’affaire dût aller tout de suite ; il n’y avoit point, en Espagne, de compétiteurs si marqué ni si appuyé. Mme des Ursins, à qui le duc et la duchesse d’Albe avoient fait une cour assidue, promit tous ses bons offices, qu’elle se garda bien de tenir. L’attachement que le duc d’Albe avoit eu pour les Estrées ne pouvoit s’effacer de son cœur ; il en coûta cette grande charge au duc d’Albe, de laquelle le roi d’Espagne différa à disposer.

Dès avant que le duc de Grammont partît de Madrid, il s’étoit découvert une conspiration à Grenade et une autre à Madrid, qui toutes deux devoient éclater le jour de la Fête-Dieu : le projet étoit d’égorger tous les François dans ces deux villes, et de se saisir de la personne du roi et de la reine. On crut trouver que le marquis de Legañez en étoit le chef. C’étoit un homme d’esprit et de courage, qui, sous Charles II, avoit passé par les premiers emplois de la monarchie, gouverneur des armes aux Pays-Bas, gouverneur général du Milanois, grand maître de l’artillerie, enfin conseiller d’État, des premiers entre les grands, et gouverneur héréditaire du palais de Buen-Retiro à Madrid. Il avoit toujours été fort attaché à la maison d’Autriche et lié avec ceux qui passoient pour en être les partisans ; il s’étoit toujours dispensé de prêter serment de fidélité à Philippe V, sous prétexte que l’exiger d’un homme comme lui, c’étoit une défiance qu’il réputoit à injure, et on avoit eu la faiblesse de s’arrêter tout court pour ne pas l’offenser, tandis que tous les autres de sa sorte le prêtoient. On crut en savoir assez pour devoir l’arrêter. Serclaës, capitaine des gardes du corps et capitaine général, en eut la commission ; il l’exécuta le 10 juin dans les jardins du Retiro, lui-même, avec vingt gardes du corps à pied. Il le conduisit avec cette escorte à une porte qui donne dans la campagne, où il étoit attendu dans un carrosse à six mules, trente gardes du corps à cheval, et trois officiers de confiance dans le carrosse, qui le menèrent à six lieues de Madrid, à un relais et de là très diligemment à Pampelune, et tous ses domestiques arrêtés en même temps et ses papiers. On fit mourir, à Grenade, plusieurs convaincus de la conspiration. Elle s’étendoit en plusieurs autres villes ; on en arrêta à Cadix, à Malaga, à Badajoz, même le major de la place, et on leur trouva des lettres de l’amirante, mort fort peu après, du prince de Darmstadt et de l’archiduc même. M. de Legañez étoit déjà venu à Versailles quelques années auparavant se justifier des soupçons qu’on avoit pris sur lui ; ainsi, quoiqu’il ne se trouvât que des présomptions et point de preuves, on ne le laissa pas longtemps à Pampelune, on l’amena à Bordeaux, où on le mit dans le château Trompette.

Toutes ces choses étoient des motifs de presser le départ de Mme des Ursins ; elle-même le sentoit, et Mme de Maintenon commençoit à avoir impatience de s’en trouver débarrassée. Ces délais lui devenoient suspects ; elle n’en apercevoit point de raison réelle. On commença donc à la presser. C’est où Mme des Ursins les attendoit. Alors elle commença à s’expliquer davantage sur le poids dont elle alloit être chargée dans un pays d’où elle étoit partie avec tous les affronts d’une criminelle ; qu’il étoit difficile qu’elle y pût reparaître avec honneur, et surtout avec la considération qui lui étoit indispensablement nécessaire pour bien servir les deux rois, si quelque chose de public n’y annonçoit la confiance qu’ils vouloient bien prendre en elle ; que bien que comblée ici de celle du roi et de ses bontés, c’étoient de ces choses particulières qui s’ignoroient en Espagne, où elle avoit besoin pour se bien acquitter de ce dont elle alloit s’y trouver chargée, qu’il y fût public qu’elle n’y entreprenoit rien que par mission, et que plus cette mission étoit importante, plus ce besoin devenoit pressant pour le service du roi et pour la mettre en état de le faire obéir. L’éloquence, l’adresse, le tour, les grâces, la finesse de l’expression, l’attention à l’effet des paroles, l’air dont elles étoient reçues, tout fut bien déployé et bien remarqué sous les voiles de la simplicité, de la nécessité, du naturel ; l’effet aussi en passa les espérances. Ce fut à Marly, dans un tiers de plus de deux heures entre le roi et Mme de Maintenon, le 15 juin. Mme des Ursins y prit congé plus que contente. Elle crut ne devoir pas prolonger ; mais, en femme aussi habile qu’elle l’étoit, elle demanda la permission de voir le roi encore une fois à son retour à Versailles. C’est que, les mettant à leur aise par le congé qu’elle en prenoit, elle ne vouloit pourtant pas partir que les grâces qu’elle venoit d’obtenir ne fussent, les unes expédiées et consommées, les autres acheminées aussi certainement qu’elles le pouvoient être ; de façon qu’elle tint bon sous différents prétextes à ne point partir que tout cela fût fait, à Versailles, où elle fut encore longtemps enfermée avec le roi et Mme de Maintenon, et où elle acheva de dire tous les adieux et de prendre ses congés. Elle obtint encore de revoir le roi une fois à Marly, ce fut la dernière, et elle partit enfin à la mi juillet.

Les grâces qu’elle obtint furent prodigieuses : vingt mille livres de pension du roi et trente mille livres pour son voyage. Son frère, bien qu’aveugle depuis l’âge de dix-huit ou vingt ans, fut fait duc héréditaire, et le roi consentit à la promotion du duc de Saxe-Zeitz, évêque de Javarin, à condition qu’en même temps que lui son autre frère fût fait cardinal, pour les deux couronnes, qui, en sa faveur, se désistèrent du droit d’avoir chacune un cardinal en compensation de celui de l’empereur. Pour bien entendre jusqu’à quel point ces grâces étoient prodigieuses, il faut faire connoître quels étoient ces deux frères, et comment leur puissante et habile sœur étoit avec eux.

M. de Noirmoutiers, beau, très bien fait, avec beaucoup d’esprit et d’ambition, entra fort agréablement dans le monde, mais ce ne fut que pour le regretter. À dix-huit ou vingt ans, allant trouver la cour à Chambord, il tomba malade et se trouva si pressé à Saint-Laurent des Eaux qu’il ne put aller plus loin. La petite vérole se déclara, elle fut fâcheuse ; mais il en étoit presque guéri lorsqu’une nouvelle repoussa et lui creva les deux yeux. On peut imaginer quel fut son désespoir. Guéri et retourné à Paris, il y passa vingt ans entiers à ne pouvoir se résoudre de sortir de sa maison ni d’y recevoir aucune visite. Il y passa sa vie à se faire lire. Il avoit beaucoup de mémoire, il n’oublia jamais rien de tout ce qu’il avoit ouï dire ou lire ; et comme dans cette longue solitude son esprit, naturellement agréable et solide, avoit eu loisir de se former par ses lectures et par ses réflexions, il devint une excellente tête, et un homme de la meilleure compagnie quand enfin il en voulut bien recevoir. Le comte de Fiesque étoit son ami intime avant son aveuglement ; il ne voulut jamais le quitter et logea avec lui ; il le voyoit autant que la dissipation de la jeunesse, la guerre et la cour le lui pouvoient permettre, mais il fut longtemps sans avoir le crédit d’obtenir de lui de souffrir aucun de ses amis qui le venoient voir. Au bout de vingt ans, moins volage et plus souvent chez soi, il vint à bout d’apprivoiser son ami avec quelques-uns des siens, et de l’un à l’autre de lui amener compagnie. Noirmoutiers s’y accoutuma peu à peu, il parut aimable à tout ce qui fut admis. Le cercle s’élargit ; il s’y trouva des gens avec qui il lia plus qu’avec de simples connoissances. Quelques-uns lui parlèrent de leurs affaires soit de cœur et de monde, soit domestiques. Ils se trouvèrent bien de ses conseils ; en un mot, il devint à la mode d’être en commerce avec M. de Noirmoutiers, et tout ce qui le vit fut charmé de son esprit, de sa conversation et de sa justesse en toutes choses. Un homme de cette sorte et qu’on est sûr de trouver chez lui n’y est plus guère en solitude. Les gens de la cour et du grand monde, ceux de la ville et de la magistrature, tout y abonda : c’étoit le bel air. Parmi cette diversité, il se forma des amis considérables en tout genre. Sa maison devint un tribunal où il n’étoit pas indifférent d’être blâmé ou approuvé. Soit conseil, soit confiance, Noirmoutiers entra et se mêla dans une infinité d’affaires, et se trouva, sans sortir de sa chambre, l’homme le mieux informé de tout ce qui se passoit à la cour et dans le monde, fort compté et fort accrédité pour servir ses amis.

Sa santé qui fut toujours délicate, un bien fort court, le désir de pouvoir suppléer à ses yeux par un autre soi-même en bien des occasions où la nécessité d’en emprunter lui devint un joug embarrassant, le tournèrent au désir du mariage. Pauvre et aveugle, de grande naissance, mais fils d’un duc à brevet qui ne lui avoit point laissé de rang, il étoit difficile de rencontrer un mariage avantageux ; il ne songea donc qu’à se donner une femme avec un bien médiocre, de qui il pût espérer ce qu’il en cherchoit. Il crut la trouver dans une fille de La Grange, président d’une chambre des requêtes du palais, et il l’épousa au commencement de 1688, mais il la perdit au bout de dix-huit mois sans enfants. Mme des Ursins cria à la mésalliance, comme si leur mère n’eût pas été Aubry, leur grand’mère Bouhier, fille d’un trésorier de l’épargne, et leur [arrière-] grand’mère Beaune, petite-fille du vertueux et malheureux Semblançay de François Ier. Ces cris mirent du refroidissement entre le frère et la sœur, qui ne s’étoit pas encore entièrement réchauffé, lorsque les mêmes raisons qui avoient engagé M. de Noirmoutiers à ce premier mariage le firent, dix ans après, penser à un second et de la même espèce. Il épousa donc en mai 1700 une fille de Duret, seigneur de Chevry, président en la chambre des comptes.

Ce mariage outra la princesse des Ursins, qui étoit à Rome, et renouvela leurs précédentes aigreurs. Elles n’étoient point adoucies lorsqu’elle fut obligée de sortir si brusquement d’Espagne. Arrivée à Toulouse, elle avoit eu loisir de toutes sortes de réflexions. M. de Noirmoutiers, de quelque façon qu’il fût avec sa sœur, fut sensible à sa chute, peut-être plus encore à la manière qu’à la chose même. Elle se vit en besoin de ne rien laisser en arrière de tout ce qui pouvoit l’aider. Quoiqu’elle ne pût pardonner à son frère de s’être marié comme il avoit fait, il lui savoit un bon esprit, capable de conduite, de conseil et d’intrigue, et beaucoup d’amis de toutes sortes à la pouvoir servir. Ainsi, gloire de famille d’une part, besoin de l’autre, les rapprochèrent. M. de Noirmoutiers eut des conférences avec l’archevêque d’Aix, et tous deux se mirent à la tête des affaires de Mme des Ursins, dont ils devinrent l’âme, et les directeurs de son conseil et de ses démarches, et les moteurs de tous les ressorts qu’ils purent faire jouer. On a vu que cet archevêque entra à la fin là-dessus dans la confidence d’Harcourt qu’il lia secrètement avec Noirmoutiers, et le demeurèrent toujours depuis, et dans celle de Mme de Maintenon, mais qui n’eut point de commerce avec cet habile aveugle. Il en étoit là avec sa sœur lorsqu’elle arriva à Paris ; mais autre est une liaison de nécessité qui ne prend que sur la raison et l’esprit, autre celle du cœur. Le leur ne pouvoit oublier les mésalliances et les hauteurs dont elles avoient été suivies. Cela fit que Mme des Ursins vit son frère par raison, par bienséance, par reconnoissance de ses services, et pour ceux qu’elle pouvoit en tirer encore et pour l’utilité de ses conseils, mais d’ailleurs peu libres ensemble. Elle ne logea point chez lui, et se mit chez la comtesse d’Egmont, où elle étoit au large et à son aise pour les raisons que j’en ai rapportées. Les grâces éclatantes qu’elle voulut, ses frères, sur qui elles tombèrent, y eurent la moindre part. En rang, en biens, en places, en autorité, elle avoit tout, n’y pouvoit donc rien ajouter pour elle, nécessité lui fut de les faire tomber sur eux pour réfléchir sur elle-même ce rayon de gloire qu’elle vouloit faire briller aux yeux des deux monarchies : c’est ce qui fit faire duc vérifié au parlement un aveugle sans enfants, et qui n’en bougea jamais de sa chaise. Sa femme, qui n’avoit pas seulement été présentée à la cour, alla y prendre son tabouret et participer quelques moments à la gloire de sa belle-soeur.

L’abbé de La Trémoille étoit un petit bossu fort vilain, fort débauché, qui n’avoit jamais voulu rien apprendre ni rien faire de conforme à l’état qu’il n’avoit pris que pour réparer sa pauvreté par des bénéfices. Il avoit de l’esprit, un esprit plaisant et d’agréable compagnie, mais qui n’avoit aucune solidité, et tout tourné au plaisir. Ses mœurs et sa pauvreté aidèrent au goût naturel de l’obscurité, où il trouvoit plus de liberté qu’avec des gens de son état et de sa naissance. Cette conduite ne lui, procura pas de quoi vivre. Ennuyé d’en attendre vainement, et incapable d’en mériter par un changement de vie, il prit le parti de s’en aller à Rome trouver ses sœurs. Il y attrapa l’auditorat pour la France, que le cardinal de Bouillon et d’Estrées lui ménagèrent pour l’amour de la duchesse de Bracciano, avec un emploi qui demandoit de la science, de l’application, de la gravité ; la première ne lui vint pas ; les deux autres lui étoient inconnues ; ses mœurs furent les mêmes : à Rome c’eût été un inconvénient léger pour la fortune ; mais l’obscurité, la bouffonnerie et le jeu où il consumoit tout ce qu’il avoit et ce qu’il n’avoit pas, le perdirent d’honneur et de réputation. Pour comble, il se brouilla avec sa fameuse sœur pour avoir pris le parti de son mari contre elle dans leurs démêlés domestiques. Ils étoient donc en ces termes lorsqu’elle devint veuve. Elle prétendit la distinction de draper en violet.

Le cardinal de Bouillon, qui étoit alors à Rome et qui jusqu’alors avoit été intimement avec elle, prit cette prétention avec une grande hauteur, et s’en brouilla irréconciliablement avec elle. Il avoit dans sa faveur introduit cet usage en France pour les cardinaux ; à la fin, Monsieur se fâcha de ne voir que le roi et les cardinaux drapés en violet, tandis que les fils de France, le Dauphin même, et la reine, quand il y en avoit une, ne l’étoient qu’en noir. Il en parla si souvent au roi, qu’à la fin, à je ne sais plus quel deuil où il drapa, il défendit au cardinal de Bouillon et aux autres cardinaux de draper en violet. Le cardinal de Bouillon, outré et ne pouvant soutenir un usage si nouveau, si peu fondé, si supérieur à celui de la reine même et des fils de France, fit un effort de crédit pour n’en avoir pas au moins à son avis le démenti entier, et obtint que les cardinaux ne draperoient plus ni pour deuils de cour ni pour ceux de famille, et depuis cette époque, aucun n’a drapé en France. Pour la livrée, celle du roi étant en noir lorsqu’il drape, le cardinal de Bouillon avoit laissé la sienne et celle de ses confrères en noir, et lorsqu’ils devoient draper, ils continuent d’habiller de noir toute leur livrée. Il y avoit peu que le cardinal de Bouillon avoit essuyé ce dégoût, lorsque le duc de Bracciano mourut, c’est ce qui le rendit encore plus vif sur la prétention de sa veuve.

Je ne sais si l’abbé de La Trémoille prit le parti du cardinal de Bouillon contre sa sœur, ou celui des créanciers dans l’accommodement des affaires de la succession contre les prétentions de la veuve ; ce qui est certain c’est qu’elle fut mal contente de lui sur ces deux points, l’un desquels, je ne dirai pas lequel, mais sûrement l’un des deux la mit dans une telle colère, qu’elle voulut perdre son frère, et qu’elle le fit déférer à l’inquisition pour de fâcheuses débauches. L’abbé sentit son cas si sale qu’il s’en alla à Naples, de peur d’être arrêté. Le cardinal de Bouillon déjà fort mal à la cour, sur l’affaire de M. de Cambrai, mais qui étoit encore chargé des affaires de France à Rome, vint au secours de l’abbé de La Trémoille, persécuté par sa soeur. Il prétexta quelques affaires à Naples, pour lesquelles, disoit-il, il l’y avoit envoyé pour y travailler sous ses ordres et ceux du duc d’Uzeda, ambassadeur d’Espagne à Rome. Cette gaze n’empêcha pas tout Rome de voir fort clair à travers. Les affaires de Naples y durèrent jusqu’à ce qu’on eût mis l’abbé de La Trémoille en sûreté, ce qui fut long, parce que l’inquisition avoit déjà commencé d’agir, et que la duchesse de Bracciano qui, depuis la vente de ce duché à don Livio Odescalchi, à condition d’en quitter le nom, avoit pris celui de princesse des Ursins, continuoit à remuer tout ce quelle pouvoit contre son frère. Il fallut donc lui faire entendre raison là-dessus, ce qui ne fut pas aisé : à la fin, contente de lui avoir fait la peur entière, et de lui avoir montré ce qu’elle savoit faire, elle consentit de le recevoir à pardon. Alors il revint à Rome, et reprit, mais à son ordinaire, les fonctions de son emploi ; la terreur qui lui étoit restée, et la vie qu’il continuoit de mener la même, le rendirent souple à l’égard de Mme des Ursins, mais avec un commerce froid et rare de la plus simple bienséance.

Ils en étoient en ces termes depuis quatre ans, sans s’être plus rapprochés, lorsque Mme des Ursins partit de Rome pour aller joindre la reine d’Espagne, et la conduire au roi son époux. Ce fut une délivrance pour l’abbé de La Trémoille. L’absence ne les avoit pas réchauffés, et ils en étoient là ensemble lors du triomphe de Mme des Ursins qui, ne se pouvant venger des Estrées, fut réduite pour sa propre gloire, et pour mieux consolider sa toute-puissance par des choses de grand éclat, de les faire tomber sur ses frères ; haïssant l’un et en étant haïe, et se souciant très médiocrement de l’autre. Tel étoit donc l’abbé de La Trémoille à Rome, c’est-à-dire dans le dernier mépris, et perdu d’honneur et de réputation, lorsque sa sœur entreprit de le faire cardinal. On se souviendra de ce que j’ai rapporté en son lieu, de l’opposition formelle et constante que le roi apportoit depuis plusieurs années à la promotion du duc de SaxeZeitz, évêque de Javarin, et des motifs pressants de cette opposition. On n’aura pas oublié aussi combien fortement elle fut renouvelée, lorsque le cardinal de Bouillon, dans l’abus de sa faveur, tenta avec une si adroite audace de duper le pape et le roi sur cette promotion en faveur de son neveu, et c’est cette opposition du roi si ferme, si éclatante, si soutenue, que Mme des Ursins entreprit de vaincre, et d’en faire l’échelon de la promotion de son frère, à laquelle elle ne pouvoit ignorer qu’elle-même n’eût mis un empêchement dirimant, que la conduite persévérante de ce frère avoit sans cesse confirmé. Aussi n’espéra-t-elle pas réussir, que par intéresser le pape par un motif aussi pressant qu’étoit pour lui de se délivrer des prières instantes et continuelles de l’empereur, souvent aiguisées de menaces, en lui procurant, moyennant la promotion de son frère, la liberté de le contenter.

Elle connoissoit encore trop bien le terrain de Rome pour se flatter que ce motif-là seul pût l’emporter sur le scandale de faire cardinal un homme dans la réputation et dans la situation où y étoit son frère, et de plus noté par l’inquisition d’une manière si publique, tache qui soulèveroit toute la cour de Rome, et le sacré collège particulièrement, contre sa promotion. Elle crut donc qu’il y en falloit joindre un autre qui, aux dépens des deux couronnes, fît gagner un chapeau au pape, et lui donnât un moyen de gratifier d’autant l’empereur en faisant un cardinal pour lui, contre un seul pour les deux couronnes, au lieu d’un pour chacune, comme elles étoient en plein droit non contesté de l’exiger. Que de choses donc à vaincre, à aplanir à la fois ? Priver un Espagnol de la pourpre en pure perte, faire relâcher les deux rois pour cette fois de leur droit, et obtenir du roi la condescendance la plus préjudiciable en ce genre à sa gloire et à son intérêt. C’est néanmoins ce qu’elle obtint, tant Mme de Maintenon étoit pressée de se défaire d’elle, et de l’envoyer régner en Espagne, pour y régner elle-même. Les dépêches en furent donc faites et, envoyées avant son départ. De celles d’Espagne elle n’en étoit pas en peine. Elle n’eut qu’à y écrire dès qu’elle eut obtenu ici, et aussitôt après on envoya d’Espagne à Rome les dépêches telles qu’elle les avoit prescrites. Elle fit encore que le roi parla fortement de cette promotion à Gualterio, nonce en France, après quoi elle n’eut plus rien à exiger de lui. C’étoit à Rome où il falloit faire le reste, et ce reste n’y fut pas facile ; il n’y avoit pas moyen d’en attendre le succès en ce pays-ci. Contente et comblée plus que sujette le fut jamais, elle partit enfin vers la mi-juillet, et fut près d’un mois en chemin. On peut juger quelle fut sa réception en Espagne : elle trouva le roi et la reine au-devant d’elle, à près d’une journée de Madrid. Voilà cette femme dont le roi avoit si ardemment procuré la chute, de laquelle Maréchal m’a conté qu’il s’étoit applaudi avec complaisance entre lui, Fagon et Bloin, en se félicitant de l’art qu’il avoit eu de séparer de lieu, le roi et la reine d’Espagne, pour être plus sûr alors de frapper son coup sur elle.



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