< La Vie amoureuse de madame de Pompadour

Ernest Flammarion, éditeur (p. 119-132).


IX


Une à une, elles s’en vont, les belles années, les brèves années d’amour ; elles s’en vont parmi les intrigues et les plaisirs, et la jeunesse fatiguée de la marquise sent déjà le petit froid du déclin. Le soir, après le théâtre, après le souper du Roi, celle qui fut Galathée ou Colette, remonte, par les petits escaliers sombres, à sa jolie chambre de l’appartement du haut. Le Maître doit venir. Il faut dépouiller la vaste robe si lourde, le corps aux échelles de rubans, les fleurs, les bijoux, les plumes ; et commencer la toilette de nuit, avec des soins de courtisane. Être belle le jour, la nuit, à toute heure, dans tous les costumes, malgré les chagrins secrets et les misères féminines — quelle tâche, quel effort ! La robe est tombée ; les cheveux se déroulent dans un nuage odorant, l’eau parfumée tiédit l’argent de la cuvette, et les femmes empressées mettent, autour de la marquise à demi-nue, le charmant désordre d’un petit tableau libertin. Celle-ci couvre le feu d’une cendre légère comme un voile gris ; celle-là écarte les grands rideaux somptueux de l’alcôve ; une autre bassine le lit profond, tout écumeux de dentelles ; une autre éteint les girandoles qui se reflètent dans les glaces des trumeaux. Puis elles sortent. Madame est seule, avec sa fidèle du Hausset. Elle regarde, au miroir ovale de la toilette, sa figure du soir, la figure que l’amour seul connaît et qu’il veut retrouver, toujours pareille dans la diversité infinie. Hélas ! ce beau fruit charnel est meurtri déjà, marqué, marbré de taches légères, griffé de rides très fines, que le fard dissimule aisément, mais qui paraîtront bientôt malgré le fard. Les yeux, un peu saillants, s’entourent d’un large cerne ; la bouche est pâle ; le tissu délicat du cou et la gorge commence à se froisser ; et toute cette beauté de trente ans révèle le travail de la maladie qui rôde dans son organisme secret, là où gît la force essentielle de la femme.

La maladie, épouvantail de l’amour ! Mme de Pompadour songe en frémissant qu’elle n’a pas le droit d’être souffrante. Un jour qu’elle se sentait plus mal qu’à l’ordinaire, pendant un séjour à Choisy, elle s’excusa de ne point descendre au salon. À deux reprises, Louis XV réclama sa présence, et comme on lui répétait qu’elle était hors d’état de paraître, il dit sèchement : « A-t-elle la fièvre ? — Non, Sire. — Alors, qu’elle descende !… »

C’est le sang de Louis XV qui parle, dans cet égoïsme inconscient. Le bisaïeul n’aimait pas qu’on fût malade, et il traînait, dans son carrosse, des femmes en grand habit, qui, fiévreuses, convalescentes, grosses ou récemment accouchées, devaient supporter le soleil et le vent, les cahots, sans jamais se plaindre. Mme de Pompadour voit approcher le temps où elle ne pourra plus ne pas se plaindre. Elle sent, avec effroi, le battement irrégulier de son cœur, l’instabilité de ses nerfs surmenés, le trouble profond qu’ont laissé, dans tous ses organes, les maternités avortées et inavouées. Elle se consume dans cette existence qu’elle appelle — comme celle du chrétien — un combat perpétuel et, parvenue à l’éclatant sommet de sa fortune, elle considère, devant elle, la route qui redescend…

Il est bien vrai qu’elle s’est élevée, très vite, et sans faux pas, jusqu’à la cime. Que d’obstacles surmontés, que d’ennemis abattus ! La Reine et le Dauphin, non pas gagnés, mais rendus neutres ; les courtisans séduits ; les ministres réduits à une sorte d’obéissance ; la roture ignoble des Poisson décrassée ; le père réhabilité ; le petit frère Abel, que le Roi nomme familièrement « frérot », devenu marquis de Vandières de Marigny, destiné à la Direction générale des Bâtiments ; la mignonne Alexandrine élevée comme une princesse au couvent de l’Assomption, — quel chemin parcouru depuis le rendez-vous de chasse de Sénart ! La marquise est prodigieusement riche ; elle achète des domaines qu’elle embellit et où elle ne fait que passer : après l’admirable Crécy, c’est la petite maison exquise de la Celle ; c’est le royal Bellevue ; c’est l’Ermitage de Versailles et celui de Fontainebleau. Dans ces demeures enchantées, elle est reine, et les plus grands seigneurs de France portent l’habit à ses couleurs — vert pour Crécy, rouge pour Bellevue. Le Roi y vient, soupe, regarde les jardins illuminés d’où sortent des bergers et des Faunes, qui lui adressent des compliments en vers, écoute la comédie, bâille et s’en va souvent sans remercier l’amie ingénieuse. Il s’en va, mais il revient. Ses duretés, son humeur taciturne, ses velléités de trahison, ses accès de repentir quand il a bien peur de la mort, tout cela n’entame point la chaîne serrée de l’habitude. Aime-t-il encore sa maîtresse ? Elle ne sait. Elle sait seulement qu’il craint les éclats et déteste les intrigantes. La maréchale de Mirepoix a bien deviné ce caractère, elle qui disait à la marquise : « C’est votre escalier que le Roi aime ; il est habitué à le monter et à le descendre, mais s’il trouvait une femme à qui parler de sa chasse et de ses affaires, cela lui serait égal au bout de trois jours… »

Mme de Pompadour ne veut pas qu’il trouve cette confidente. Les passades qu’il a pu s’offrir, elle consent à les ignorer ou à les pardonner, pourvu que l’amitié ne s’y mêle pas au plaisir. Elle accepterait des rivales que leur bassesse rendrait inoffensives. Les autres, elle luttera jusqu’à la mort pour les écarter.

L’amitié, oui, c’est l’amitié seulement qu’elle désire, l’amitié, faite de confiance et d’habitude, lien plus lâche que l’amour et plus solide, qui ne serre pas la chair, qui ne pèse pas à l’égoïsme et à la sensualité de l’homme, et qui pourtant retient, dans son nœud léger mais inextricable, ce que les amants mirent en commun de leurs pensées et de leurs sentiments, ce qui ne vieillit pas, ce qui peut subsister malgré la maladie et jusque dans les flétrissures de l’âge.

Lien sublime des grandes âmes, fleur suprême de la plante qui eut pour racine la volupté, cette amitié, pourtant, vaut ce que valent les amants ; et, telle que la marquise l’imagine, elle n’est pas d’une très haute qualité spirituelle. C’est une affection où la prudence et l’intérêt ont leur part. C’est une affection, cependant, et sincère, qui comporte un certain dévouement de la femme et une certaine fidélité de l’homme, que les méchants, certes, ne comprendraient pas, qu’ils appelleraient complaisance basse et faiblesse.

Garder les biens, les titres, le crédit, et s’il se peut, les accroître, et garder aussi le cœur de Louis XV — ce qui lui sert de cœur ! — sacrifier tout le reste et s’en faire un mérite, fortifier sa puissance par les abnégations qui devraient l’anéantir, cette idée traverse quelquefois l’esprit inquiet de la favorite. C’est une terrible partie à jouer, mais, si elle ne la joue pas, tout est perdu, car le Roi commence à sentir l’infériorité de sa maîtresse en tant que maîtresse, et la résistance secrète d’un corps qui n’aime pas le plaisir sensuel, qui le subit et sait mal le donner… Entre les bras fatigués de la marquise, Louis XV, déçu, se souvient d’autres caresses et compare… C’est pourquoi, l’attente de la volupté, dans cette chambre délicieuse, est triste comme la mort.


Ce drame secret, qui a commencé dans la joie même des premières étreintes, lorsque le Roi s’étonnait de posséder une femme froide « comme une macreuse », durera cinq ans.

Ce que Mme de Pompadour perd dans l’ombre de l’alcôve, elle le regagne le jour, au contraire de ces amoureuses dont chaque nuit est une victoire que détruit chaque matin. Le jour venu, la marquise refait ses armes. Elle appelle au secours de sa beauté défaillante l’art du maquillage et de la toilette. Le fard lui rend une apparence de santé, un éclat artificiel qui s’accorde avec la poudre, avec les dentelles, avec la chatoyante splendeur des soies à ramages et la richesse du décor. Elle retrouve son joli regard, son sourire flottant au coin des lèvres, sa voix musicale, ses talents de chanteuse et de diseuse, son vif esprit parisien, qui n’est pas tout à fait l’esprit de Versailles. Ainsi armée, elle reprend le combat. À tous ceux qui lui disputent la puissance, elle livre bataille et, pour vaincre, elle ne cesse d’épier, de calculer, de chercher le moment propice et le point faible.

La maîtresse du Roi peut ignorer la politique ; l’amie du Roi ne le peut point. Il lui faut donc disputer aux ministres une influence dont ils sont jaloux. Elle a gagné les premières manches. Débarrassée du contrôleur général Orry et du marquis d’Argenson, qu’elle a fait remplacer par des créatures à elle, Machault d’Arnouville et Puysieux, Mme de Pompadour a contre elle Richelieu, Maurepas et le comte d’Argenson, amant de la perfide Estrades. Longtemps, par indolence, scrupule ou taquinerie, Louis XV a refusé de départager les adversaires. Il paraît même s’amuser cruelle ment à leur jeu. Mais le murmure des Poissonnades vient jusqu’à ses oreilles, et l’occasion arrive — admirablement préparée par la marquise — où le Roi est obligé de sévir.

Richelieu, d’abord, est touché. Revenu du siège de Gênes, il avait annoncé son intention de « crosser la Pompadour comme une fille d’Opéra » et, presque aussitôt, se targuant de sa charge de Premier gentilhomme de la Chambre, il avait refusé au duc de La Vallière, directeur du théâtre des Petits Cabinets, les costumes et accessoires qui appartenaient aux Menus-Plaisirs du Roi. Les réclamations de la marquise restèrent sans effet. Il fallut que Louis XV parlât incidemment de la Bastille, un soir, à son petit coucher, pour que Richelieu cédât, d’un air tout ironique, et comme s’il n’attachait aucune importance à sa défaite. Désormais prudent, il ménagea la favorite et servit même ses rancunes contre leur ennemi commun, Maurepas. Celui-là ne devait pas, ne voulait pas désarmer. Appuyé sur la famille royale, aimé du Roi, il combattait Mme de Pompadour à visage découvert, avec le double sentiment d’être utile à l’État et de contenter une vieille haine. Mais la marquise prévoyait ou parait les coups. Elle s’arrangeait pour ne jamais quitter le Roi, même aux heures de travail, où elle rompait à tout moment le fil des conversations trop intéressantes, donnait hautement des ordres au ministre : « Il faut… Je veux… » Maurepas bouillait de colère. Il regardait du côté de Louis XV. Le Roi, un peu gêné, déclarait : « Faites ce que Madame désire. » Et « Madame », alors, d’un ton léger :

« Allons donc, Monsieur de Maurepas ! Vous faites venir au Roi la couleur jaune. Adieu, monsieur de Maurepas ! »

Le ministre partait exaspéré, et soulageait sa bile par d’abominables chansons. Un soir, à souper, Mme de Pompadour disperse à ses pieds un bouquet de jacinthes blanches. Le lendemain, tout Versailles, tout Paris, répètent un quatrain terrible :

Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez les cœurs,
Sous nos pas, vous semez des fleurs,
Mais ce ne sont que des fleurs blanches…

L’allusion aux infirmités de la femme blesse au vif le Roi et la marquise. Mme de Pompadour exige que l’auteur anonyme soit découvert et châtié. Elle se rend elle-même, avec Mme d’Estrades, chez Maurepas.

— On ne dira pas que j’envoie chercher les ministres ; je viens les chercher. Quand donc saurez-vous les auteurs des chansons ?

— Quand je le saurai, Madame, je le dirai au Roi.

— Vous faites peu de cas, monsieur, des maîtresses du Roi.

— Je les ai toujours respectées, Madame, de quelque espèce qu’elles fussent

La marquise emporte ce trait, piquée au vif de son orgueil, et Maurepas de rire, chez la maréchale de Villarts, l’amie de la Reine. On lui disait :

— Vous avez reçu une belle visite !

— Oui, de la marquise. Cela lui portera malheur. Je me souviens que Mme de Mailly vint aussi me voir deux jours avant d’être renvoyée. Pour Mme de Châteauroux, on sait que je l’ai empoisonnée. Je leur porte malheur à toutes. »

Il se vantait. Sa perte était certaine, dès ce moment. Mme de Pompadour affecta de craindre ce poison que ses contemporains voyaient partout. Elle refusait de manger et de boire à la table même du Roi, pleurait et gémissait sans cesse. Tous les hommes et les rois comme les autres, ont une sainte terreur des « scènes » féminines, et Louis XIV lui-même cédait aux violences de Mme de Montespan. Maurepas — le 25 avril 1740 — reçut un congé brutal dont la Reine, l’innocente Reine, supporta le contre-coup. L’exil du disgracié dura vingt-cinq ans — mais les Poissonnades continuèrent, et le chevalier de Reneguier osa publier cette épigramme :

Fille d’une sangsue et sangsue elle-même,
Poisson, d’une insolence extrême,
Étale en ce château, sans honte et sans effroi,
La substance du peuple et la honte du Roi.

Ce qui lui coûta son grade dans le régiment des Gardes françaises et lui valut vingt ans de détention.

Cependant, dans les rues de Paris, on ramassait des papiers qui portaient cette inscription : « Rasez le Roi, pendez Pompadour, rouez Machault. » Le cri populaire montait, contre la favorite et ses créatures, cri sincère, injuste parfois, qu’un souverain ne peut dédaigner sans crime et ignorer sans péril — le même cri qui montera, plus tard, contre l’« Autrichienne » et que Louis XVI ne saura pas mieux entendre que Louis XV ne l’a entendu.

Le comte d’Argenson demeurait encore en face de la marquise détestée ; mais il avait senti la force de l’adversaire, et il composait avec cette force. On le vit aux dîners de Mme de Pompadour. Il la conduisit à l’exposition des tableaux du Louvre. Ce furent toutes les apparences d’une réconciliation, tandis que d’Argenson préparait déjà, avec la complicité de sa vilaine maîtresse Mme d’Estrades, le renvoi de la favorite et la faveur de Mme de Choiseul-Romanet.

Ainsi, au cours des années, Mme de Pompadour ruine ses ennemis, par dessous, avec une patience obstinée et des ruses infinies. Elle les attaque en ordre dispersé comme Horace fit des Curiaces. Ce sont les débuts de la femme politique qui, de plus en plus, interviendra dans les affaires, qui nommera les ministres et les généraux, soutiendra Belle-Isle et Soubise, recevra des lettres flatteuses de l’impératrice Marie-Thérèse, et se déclarera personnellement l’ennemie du roi de Prusse. Forte des secrets conquis, de la science qu’elle possède des hommes, de la Cour, du caractère de Louis XV, elle fera la guerre aux jésuites et au Parlement, elle inaugurera un nouveau système d’amitiés et d’alliances. Nous ne la suivrons pas dans ces intrigues politiques que ne rachètent pas, devant la postérité, deux pensées, réalisées en deux grandes œuvres : la Manufacture de Sèvres et l’École militaire. Nous n’en retiendrons que ce qui peut éclairer la vie intime de la femme, expliquer l’évolution de son caractère et la forme de ses relations avec le Roi. Nous la verrons, en l’espace de dix années, se transformer complètement, perdre, dans l’atmosphère de Versailles, cette douce bonté qui lui était naturelle et, grisée par sa vaine gloire, justifier le jugement attristé de Bernis : « La marquise n’avait aucun des grands vices des femmes ambitieuses ; mais elle avait toutes les petites misères et la légèreté des femmes enivrées de leur figure et de la supériorité de leur esprit ; elle faisait le mal sans être méchante et du bien par engouement ; son amitié était jalouse comme l’amour, légère, inconstante comme lui et jamais assurée. »

Cet article est issu de Wikisource. Le texte est sous licence Creative Commons - Attribution - Sharealike. Des conditions supplémentaires peuvent s'appliquer aux fichiers multimédias.