< La Vie amoureuse de madame de Pompadour

Ernest Flammarion, éditeur (p. 68-90).


VII


Il existe encore, sous les toits du château de Versailles, à la hauteur des statues, du côté de la Chapelle, un petit appartement dont les fenêtres regardent le parterre du nord. L’ascenseur rudimentaire, appelé « fauteuil volant » ou « chaise à se guinder », qui épargnait aux visiteurs la rude montée de cent marches, a disparu. La solitude et le silence habitent les trois pièces à boiseries grises. Si le fantôme de Mme de Pompadour y revient quelquefois, au crépuscule, il n’y reconnaît que les gracieuses cheminées de marbre, les panneaux des murs, les coquilles sculptées sur le fronton des alcôves, et, par les hautes fenêtres, un moutonnement vert et bleu de feuillages, des eaux miroitantes, des arbres taillés, le plus beau parterre de Le Nôtre, déroulé comme un tapis d’Aubusson aux nobles dessins. À ce nid d’amoureux — une anti-chambre, une chambre, une salle à manger agrandie par une alcôve et flanquée d’un office ou « réchauffoir » pour le service de la table, — il faut, par la pensée, rendre ses tentures de soie aux couleurs douces, ses meubles contournés et marquetés, ses fauteuils élargis à la mesure des « paniers » féminins, ses girandoles, ses lustres, ses tableaux et le joli clavecin qu’animaient les mains légères de la marquise.

Elle vivait là, défendue contre les curiosités indiscrètes, toute voisine de ces Petits Appartements entresolés où le Roi fuyait l’ennui des vastes pièces d’apparat. Louis XV arrivait chez elle, dès le matin ; il y demeurait jusqu’à l’heure de la messe, revenait après l’office, mangeait un potage ou une côtelette et ne se retirait souvent qu’à six heures du soir. Longue journée où la favorite devait employer à divertir son amant toutes les ressources d’une fantaisie ingénieuse.

Au début, la nouveauté de l’amour, la découverte émerveillée que font deux êtres de leurs sens et de leurs cœurs, pouvait remplir les heures secrètes de l’intimité ; mais le premier feu du désir amorti par cette intimité quotidienne, la maîtresse s’apercevait que le plus beau et le plus rare triomphe d’une femme, ce n’est pas de conquérir un amant, c’est de le garder.

Mieux elle connaissait le caractère du Roi, plus elle sentait les difficultés de son rôle d’amoureuse.

Car, avant tout, Louis XV voulait être amusé. L’amour était pour lui un remède à l’ennui dont il souffrait comme d’un mal chronique et incurable. Peut-être n’était-il pas né voluptueux : il l’était devenu en essayant d’échapper à lui-même, et son goût assez tardif pour la femme — après neuf ans de morose fidélité conjugale — tenait peut-être à la curiosité plus qu’au tempérament. Cette curiosité qui va souvent avec une certaine pauvreté d’imagination, qui révèle un besoin perpétuel d’être réveillé par le changement, aucune amante ne peut la satisfaire, et les mille et trois de Don Juan n’y suffiraient point. Mme de Pompadour était moins bien armée que d’autres femmes pour contenter ce monstre de la curiosité libertine qui habitait l’âme mélancolique du Roi. La nature l’avait pétrie d’une matière exquise, mais fragile. Un sang pâle courait dans cette chair blonde, que sa froideur défendait contre l’épuisement de la volupté, et Louis XV fut un peu déçu de trouver la Russie après la Pologne. Il en souffrit dans son amour-propre d’homme beau et sensuel. Une femme de chambre, confidente qui s’attacha fidèlement à la marquise et qui a laissé de curieux mémoires, Mme du Hausset, si familière dans « l’appartement d’en haut » que les deux amants ne se gênaient pas devant elle et la regardaient « comme un chien ou un chat », a levé un coin du rideau de l’alcôve royale. Nous savons, par elle, que « Madame était froide à l’excès pour l’amour », et qu’elle essaya de réveiller la nature somnolente en prenant du « chocolat ambré à triple vanille », des truffes et des potages au céleri. Ce régime échauffant dérangea tout à fait sa santé. Une dame d’honneur de la Dauphine, Mme de Brancas, qui avait fait amitié avec Mme de Pompadour, lui représenta le danger réel qu’elle courait et l’inutilité de ce régime.

« Ma chère amie, dit Madame à Mme de Brancas, je suis troublée de la crainte de perdre le cœur du Roi en cessant de lui plaire. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de prix à certaines choses, et j’ai le malheur d’être d’un tempérament très froid… »

Et elle ajouta en pleurant :

« Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé, il y a huit jours ? Le Roi, sous prétexte qu’il faisait chaud, s’est mis sur mon canapé et y a passé la moitié de la nuit. Il se dégoûtera de moi et en prendra une autre.

« — Vous ne l’éviterez pas, répondit Mme de Brancas, en suivant votre régime, et ce régime vous tuera. Rendez au Roi votre société de plus en plus précieuse par votre douceur ; ne le repoussez pas dans d’autres moments et laissez faire le temps. Les chaînes de l’habitude vous l’attacheront pour toujours. »

Le conseil était sage et dicté par l’expérience. Mme de Pompadour le mit à profit. Elle comprit que le seul contre-poids au goût du changement, c’était l’habitude, et que l’apathie de Louis XV lui offrait une prise plus sûre que la sensualité.


Peu importait la déception secrète du royal amant qui s’irritait de posséder « une macreuse ». Les jours comptent plus que les nuits dans l’existence d’un homme qui ne sait que faire de son temps et qui veut être sans cesse diverti par des objets nouveaux. Quand le Roi monte à l’« appartement d’en haut », une femme qui lui paraît toujours nouvelle, l’accueille d’un visage toujours égal. Elle est la même qu’il connaît si bien et elle est cent autres : jardinière coiffée d’un chapeau de paille ; sultane au large pantalon de soie brochée, à la veste boutonnée et fendue sur la gorge ; grande dame et presque majestueuse ; jeune femme vive et gaie, et spirituelle conteuse d’histoires. De tout ce qui la rend si différente des dames de la cour, de tout ce qui aurait pu la perdre, elle a fait les éléments secrets de sa puissance. Elle a vu tant de gens, tant de choses que Louis XV soupçonne à peine, elle est si joliment dégagée des préjugés qui embarrassent les duchesses ! Avec ses talents de musicienne et de peintre, son élégance exquise, son art de la conversation appris à l’école de Voltaire et de Fontenelle, cette parvenue de génie a tous les traits de la Parisienne de race, qui peut naître dans la boue et s’élever jusqu’aux marches d’un trône, adaptée à toutes les situations, assouplie à toutes les circonstances, capable d’être, s’il le faut, une amoureuse, une artiste, une femme politique, une courtisane, et même une honnête mère de famille, mais, avant tout et toujours, une femme qui veut plaire et qui plaît.

Avec elle, le Roi libère son égoïsme et cède à son indolence. Lui, le concentré, le méfiant, il se livre plus qu’il ne l’a jamais fait — bien qu’il se reprenne par brusques boutades. La marquise apprend à le voir comme l’a peint le duc de Luynes, ni vif ni gai, atrabilaire, impénétrable, « avec un extrême besoin d’exercices violents et de dissipation et des moments de noire tristesse ». Il aime les femmes et n’a nulle galanterie dans l’esprit. Il est souvent dur, et il a une extraordinaire disposition à rester silencieux, comme si parler lui était pénible. La marquise subit les longs silences que toutes les femmes haïssent parce que l’homme, enfermé dans son mutisme, leur échappe et les inquiète. Elle écoute sans impatience des propos qui ont pour sujets habituels le calendrier, les rites et cérémonies de l’Église, le détail des maladies et des opérations. Louis XV aime à parler de la mort — comme tous ceux qui la craignent. Il voit moribonds tous les malades et il leur demande où ils comptent se faire enterrer. Un jour, étant en voiture avec Mme de Pompadour et la maréchale de Mirepoix, il ordonne d’arrêter, appelle un écuyer et dit :

« Vous voyez bien cette petite hauteur ? Il y a des croix, et c’est certainement un cimetière… Allez-y, et voyez s’il y a quelque fosse nouvellement faite. »

L’écuyer obéit et retourne vers le Roi : « Il y a trois fosses, sire, et toutes fraîchement faites… »

« — En vérité, murmure la petite maréchale de Mirepoix, c’est à faire venir l’eau à la bouche… »

Tandis que Mme de Pompadour détourne la tête avec horreur.

Cette prédilection pour le macabre, et aussi ce pessimisme qui s’exprime à propos de tous les projets des ministres, ce goût de cendre que prennent, sur les lèvres du souverain blasé, les plus beaux fruits de la vie, n’est-ce pas le signe d’un secret déséquilibre, que nous appellerions aujourd’hui de noms trop facilement employés : hypocondrie, neurasthénie ?…

Tel est l’homme, dans le particulier, malgré la grande allure noble et la physionomie charmante : un être sans ressources intellectuelles et morales, insensible aux arts, peu cultivé, un de ces êtres qui sont une charge pour eux-mêmes et pour les autres. Et c’est celui-là que la frêle marquise doit soulever d’un abîme d’ennui, et soutenir jusqu’à défaillir sous son poids. Elle y réussit, par un miracle de volonté qui l’use lentement et la tue. Elle ensoleille la vie en clair-obscur des Petits Cabinets ; elle dissipe la tristesse par une chanson ; l’humeur par une anecdote imprévue. Elle accepte les goûts du Roi au lieu de lui imposer les siens, et elle ressemble à ces gracieux virtuoses de l’acrobatie qui, suspendus sur la mort, les muscles tendus, les os disloqués, la sueur aux tempes, ne cessent jamais de sourire.

Le soir — trois ou quatre fois par semaine — on soupe dans les Petits Cabinets ou dans la jolie salle à manger de la marquise. Peu de convives — quelquefois dix-huit, bien serrés autour de la table comme à ce souper que raconte le prince de Croy : « On n’était servi que par deux ou trois valets de la garde-robe qui se retiraient après nous avoir donné ce qu’il fallait que chacun eût devant soi. La liberté et la décence m’y parurent bien observées : le Roi était gai, libre, mais toujours une grandeur qui ne le laissait pas oublier ; il ne paraissait pas du tout timide, mais fort d’habitude, parlant très bien et beaucoup, se divertissant et sachant alors se divertir. Il paraissait fort amoureux de Mme de Pompadour, sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secouée et paraissant avoir pris son parti, soit qu’il s’étourdît ou autrement. Il m’a paru fort instruit des petites choses et des petits détails sans que cela le dérangeât, ni sans se compromettre sur les grandes choses. La discrétion était née avec lui ; cependant on croit que, dans le particulier, il disait tout à la marquise… Il m’a paru qu’il lui parlait fort librement, en maîtresse qu’il aimait, mais dont il voulait s’amuser et qu’il sentait qu’il n’avait que pour cela, et elle, se conduisant très bien, avait beaucoup de crédit, mais le Roi voulait toujours être le maître absolu et avait de la fermeté là-dessus… On fut deux heures à table avec grande liberté et sans aucun excès. Ensuite, le Roi passa dans le petit salon, il y chauffa et y versa lui-même son café, car personne ne paraissait là et on se servait soi-même. Il fit une partie de comète avec Mme de Pompadour, Coigny, Mme de Brancas et le comte de Noailles ; petit jeu ; le Roi aimait le jeu, mais Mme de Pompadour le haïssait et paraissait chercher à l’en éloigner. Le reste de la compagnie fit deux parties, petit jeu. Le Roi ordonnait à tout le monde de s’asseoir, même à ceux qui ne jouaient pas ; je restai appuyé sur l’écran, à le voir jouer. Mme de Pompadour le pressant de se retirer et s’endormant, il se leva à une heure et lui dit, à demi-haut (ce me semble) et gaîment : « Allons ! allons nous coucher ! » Les dames firent la révérence et s’en allèrent, et lui aussi fit la révérence et s’enferma dans ses Petits Cabinets, et nous tous nous descendîmes par le petit escalier de Mme de Pompadour où donne une porte, et nous revînmes par les appartements à son coucher public à l’ordinaire, qui se fit tout de suite… »

Pendant ces soupers du Roi — qui ne ressemblent guère à l’orgie crapuleuse dont la légende se crée déjà et se répand par toute l’Europe — la reine Marie soupe, elle aussi, chez le duc et la duchesse de Luynes, « ses honnêtes gens », ses amis vrais. Elle y retrouve le président Hénault et Moncrif, le cardinal de Luynes, Nangis, le vieux chevalier d’honneur qui se souvient d’avoir respectueusement aimé la duchesse de Bourgogne, et le comte de Tressan qui, dans ce milieu paisible, représentait l’esprit galant et libertin. Tout le monde est assis, malgré l’étiquette ; le chien de la Reine ronfle sur un coussin ; on parle de la vieille cour, du cher roi Stanislas, des petites Mesdames qui font leur éducation à Fontevrault, de M. le Dauphin, de tout ce qui émeut le cœur filial et maternel de la Reine. Mais parfois, il y a de longs silences « comme chez les Anglais » et toute la compagnie sommeille, tirée brusquement de ses songes par le bon cardinal de Luynes qui, certain soir, se croyant à l’église, s’est éveillé en sursaut et a commandé :

« Qu’on assemble le Chapitre ! »

C’est une histoire qu’on redira souvent, et qui fera rire le petit cercle de la Reine. Mais, dans l’intimité plus stricte, encore n’est-il pas vrai que l’on se hasarde très prudemment à parler de celle qui, là-haut, sous les toits couronnés de statues, préside le souper du Roi ? Oh ! certes, nul n’oserait blâmer le maître, et quant à la marquise, on lui sait gré d’être polie, point méchante, point médisante et modeste — relativement. Elle a les plus grands égards pour la Reine, et elle oblige doucement le Roi à une déférence conjugale qu’il avait oubliée. Assurément, les temps sont changés ! Ni Mme de Mailly, ni Mme de Vintimille, ni la hautaine duchesse de Châteauroux, n’ont eu de ces délicatesses de femme à femme, que la Reine devine et qui la consolent un peu de l’abandon. Naguère, on n’aurait pas imaginé que le Roi pourrait un instant s’asseoir auprès de la Reine quand elle joue « à cavagnole » ; lui dire quelquefois un mot presque aimable, lorsqu’elle va le voir le matin, dans sa chambre ; l’inviter même à Choisy, où, lui annonce-t-il, elle aura « un bon dîner, les vêpres et le salut », toutes choses dont elle est gourmande… Cette visite à Choisy, en novembre 1745, deux mois après la présentation de Mme de Pompadour, a laissé un souvenir attendri à la pauvre Reine. Le Roi l’a reçue d’un air agréable ; il lui a fait les honneurs du château transformé, de la chambre meublée en satin blanc brodé d’or et de chenille, du cabinet meublé de « velours à parterre ». Au salon, le Roi, toujours debout, a proposé à la Reine de s’asseoir, et pendant le dîner « en maigre », il a paru d’assez bonne humeur, si bien que la Reine « n’a montré aucun empressement à partir », mais qu’elle a parlé, de fort bonne grâce, à Mme de Pompadour, « respectueuse et point empressée ». Au retour, une surprise attendait Marie Leczinska dans son appartement de Versailles, nettoyé, embelli, pendant son séjour à Fontainebleau. Les dorures de la chambre ont l’éclat du neuf ; les murs sont tendus de tapisseries représentant des sujets tirés de l’Écriture sainte, et le lit à quenouille est devenu un lit à la duchesse, en étoffe couleur de feu.

Ces attentions touchent l’âme meurtrie de la Reine qui est sûre, maintenant, de n’être plus humiliée et rudoyée. Et combien plus précieuses lui sont d’autres faveurs du roi, faveurs inespérées, qui vont, par elle, à ceux qu’elle aime : la promotion de son vieux protégé, M. de la Mothe, au titre de maréchal de France, le paiement de toutes ses dettes : quarante mille écus, le déficit de la charité.

Après cela, faut-il s’étonner que la reine ait des indulgences peut-être excessives pour la marquise ? Mme de Pompadour n’a-t-elle pas dit, à Mme de Luynes, « que si la Reine l’avait traitée mal, elle en aurait été vraiment affligée, mais qu’elle ne s’en serait jamais plainte ; que par conséquent il n’était pas extraordinaire qu’elle profitât de toutes les occasions de parler des bontés que la Reine lui voulait bien marquer et qu’elle cherchât toutes les occasions de lui plaire… » Le duc de Luynes ajoute que « ces sentiments réussissent fort bien dans le public, et l’on remarque avec plaisir la politesse, l’attention, la gaîté et l’égalité d’humeur de Mme de Pompadour. Il paraît qu’elle est fort satisfaite, non seulement de la Reine, mais même de Mesdames ; qu’elle est aussi assez contente de la manière dont Mme la Dauphine la traite, mais que le silence, l’embarras et l’air sérieux de M. le Dauphin quand il la voit, lui font de la peine ; cependant, elle ne s’en plaint point, et ce n’est que par ses amis qu’on peut le savoir ».

Car le Dauphin, ne désarmant pas, souffre de la condescendance maternelle, dont il connaît et comprend les raisons. Son inimitié, qu’il fera partager à ses deux épouses, Marie-Raphaëlle et la princesse de Saxe, — qui remplacera Marie-Raphaëlle, morte en juillet 1746, — s’appuie sur sa fierté de prince, son amour de fils, sa piété de chrétien rigide. Son mentor, l’évêque de Mirepoix, l’entretient dans ce sentiment. Tout le « parti dévot », n’osant agir en face, essaie de ruiner sourdement la maîtresse du Roi, l’amie et l’élève des philosophes, une pécheresse et pis encore : une incrédule, qui apporte à la cour le détestable esprit du siècle, l’écho des salons de Paris où Voltaire, Diderot, d’Alembert attaquent l’Église, au nom de la liberté philosophique !


Mais les dévots ne sont pas les seuls ennemis de la marquise. Elle doit compter encore avec les femmes, les favoris et les ministres.

Les femmes ne lui pardonnent pas son éclatante fortune. Celles qui se sont rangées de son parti, celles qui soupent avec elle, et celles-là aussi qui lui doivent tout, comme sa cousine d’Estrades, si elles ne souhaitent pas précisément sa chute, ne seraient pas mécontentes qu’elle payât ses joies par quelques chagrins. Mme d’Estrades, laide, effrontée, vénale, vilaine, dit Marmontel, « dans tous les sens, du côté de la figure et du côté de l’âme », a fait des bassesses pour gagner la confiance de la marquise. Une fois présentée, elle a brigué la place de dame d’atours auprès de Mesdames et pour la servir, Mme de Pompadour a contraint, par ruse, à la retraite, la titulaire de la place, la vieille et vénérable Mme de La Lande, ancienne sous-gouvernante du Roi. Le baron de Montmorency, qui s’est entremis dans cette affaire, a été récompensé par le cordon bleu. Quant à Mme d’Estrades, elle profitera de sa situation pour se lier avec M. d’Argenson, le mortel ennemi de la favorite, et pour trahir les secrets qu’elle pourrait surprendre dans les Cabinets du Roi. Elle fera mieux encore : elle se vantera, un soir, à Choisy, après une promenade avec le Roi, d’avoir repoussé une tentative de viol sur sa personne, ce qui est exactement le contraire de la vérité. Et Mme du Hausset pourra écrire, avec indignation, que la comtesse a fait « plus que des avances » au roi étourdi par le vin et sans défense contre cette impudique d’Estrades.

C’est l’ennemie intime, la plus dangereuse de toutes ; c’est l’hypocrisie caressante, installée à la table de la marquise et présente à sa toilette. Chaque jour, à cette heure charmante où les courtisans affluent dans l’appartement d’en haut, où la marquise, souriant à son miroir, reçoit les suppliques et distribue l’espérance, une d’Estrades est là, qui tend l’oreille, qui s’agite, qui s’exerce à l’espionnage, feignant la plus tendre amitié avec une âme empoisonnée de jalousie, inventant le mal qu’elle n’a pu découvrir, pour nuire à l’amie dont le bonheur la martyrise, et « pour se faire valoir auprès de son amant ».

Si la haine est au foyer même de la marquise, que dire des rancunes et des colères du dehors ? La grosse duchesse de Lauraguais, une des Mailly-Nesle, qui a fait l’intérim entre Mme de Châteauroux et Mme de Pompadour, nullement aimée du Roi et bonne pour une passade, comment pourrait-elle ne pas exécrer la triomphatrice ? Et les rivales évincées, Mme de Rohan, de Robecq, de la Mark, comment ne chercheraient-elles pas ces points sensibles de la femme où la piqûre de la moquerie fait une plaie vive et douloureuse ?

La méchanceté féminine hésiterait-elle, que des hommes seraient là pour l’aider, adversaires secrets de la marquise, dès le début de sa faveur, et plus enragés à mesure que grandit sa puissance. C’est Richelieu, inconsolable de n’avoir pas donné au Roi une maîtresse choisie par lui et liée à ses intérêts ; c’est le comte d’Argenson, c’est Maurepas, ennemi déclaré de toutes les maîtresses. Celui-là, surtout, est terrible par son talent de chansonnier satirique, par les épigrammes à l’emporte-pièce, qui font la joie des salons et qui n’épargnent personne — pas même la majesté royale — annonçant les pamphlets satiriques et les infâmes libelles qui, sous un autre roi, saliront non plus une favorite, mais une reine de France.

Pour ces grands seigneurs, nourris dans le respect des hiérarchies séculaires, formalistes observateurs de l’étiquette qui règle les préséances et réserve à chacun ses droits, la tare suprême de la marquise, c’est sa naissance. Bourgeoise par le sang, et petite bourgeoise, n’ayant pas même reçu cet héritage des traditions dont les bonnes familles parlementaires s’honorent comme d’une autre noblesse, elle trahit son origine. Elle peut être intelligente, cultivée, spirituelle et gracieuse, il manque à sa politesse même la nuance presque insaisissable qui constitue le « bon air » et le « bon ton ».

Le « bon ton » défini par Mme de Genlis, c’est un « choix d’expressions nobles et délicates, la connaissance de ce qui est dû à chaque personne suivant l’âge, le mérite et le rang » ; c’est une politesse naturelle, une expérience parfaite des usages calculés pour l’agrément de la société, en un temps où l’on se dispense facilement de la vertu, mais jamais de la bienséance ?

Les gens de bonne compagnie n’emploient pas certaines expressions qui sont d’usage courant dans la bourgeoisie et dans le peuple. Ils ne se disent pas « Je vous salue » en s’abordant ou en se quittant. Ils ne se font pas des cadeaux, mais des présents, le mot cadeaux étant reconnu pour ignoble. On ne va pas aux Français, mais à la Comédie-Française ; on ne boit pas du Champagne, mais du vin de Champagne, on ne donne pas des louis d’or, mais des louis en or. Toutes les locutions proverbiales sont bannies, tous les mots inutiles sont écartés du langage, parce qu’ils jettent de la langueur et de l’ennui dans la conversation.

Or, cette délicatesse raffinée de l’expression, Mme de Pompadour, si fine, si cultivée, ne la possède pas encore. Il lui arrive de parler comme on parlait chez François Poisson — ou comme parle son ami Duclos, le philosophe cynique, aux soupers de Mme d’Épinay, quand il se plaît à scandaliser les convives. Le duc de Luynes note, sans méchanceté, sinon sans malice, que « Mme de Pompadour, bien éloignée d’avoir de la hauteur, nomme continuellement ses parents, même en présence du Roi. Peut-être répète-t-elle trop souvent ce sujet de conversation. D’ailleurs, ne pouvant avoir eu une extrême habitude du langage employé dans les compagnies avec lesquelles elle n’avait pas coutume de vivre, elle se sert souvent de termes et expressions qui paraissent extraordinaires dans ce pays-ci. Il y a quelques jours qu’elle parlait d’un de ses cousins germains qui est religieux et que l’on a fait venir dans une maison de son ordre, pour être à portée de tenir compagnie à M. Poisson qui habite dans ce lieu depuis quelque temps. Mme de Pompadour a eu la curiosité de voir ce religieux, à dessein de lui rendre service, et elle n’en fut point contente ; elle lui trouva peu d’esprit et dit à quelqu’un qui l’alla voir : « C’est un plaisant outil que mon cousin. Que peut-on faire d’un engin comme celui-là ? » Il y a lieu de croire que le roi est souvent embarrassé de ces termes et de ces détails de famille. »

Ce parler grivois, ce ton de caillette, excite la verve d’une Lauraguais, et fait dire à Louis XV, un peu gêné devant ses confidents : « C’est une éducation à faire dont je m’amuserai. » Une cabale se forme contre la robine, une cabale qui gagne les cercles de Paris, et prolonge l’écho de ses risées jusque dans le peuple. Un coiffeur gascon, mis à la mode par Mme de Châteauroux et par les dames de la Dauphine, refuse longtemps d’accommoder les cheveux d’une Madame Le Normant d’Étiolles ; et lorsqu’il doit céder et se rendre à la toilette de la marquise qui l’interroge sur les causes de sa vogue extraordinaire, il répond héroïquement, devant tous :

« Madame, je coiffais l’autre ! »

Et voici que tout Paris s’amuse à répéter ces chansons anonymes, ces Poissonnades attribuées,

non sans apparence de vérité, à Maurepas :

Les grands seigneurs s’avilissent,
Les financiers s’enrichissent.
C’est le règne des vauriens — rien — rien.
On épuise la finance
En bâtiments, en dépense,
L’État tombe en décadence,
Le roi ne met ordre à rien — rien — rien.

Une petite bourgeoise,
Élevée à la grivoise,
Mesurant tout à sa toise.
Fait de la cour un taudis — dis — dis.
Louis, malgré son scrupule.
Froidement pour elle brûle,
Et son amour ridicule
A fait rire tout Paris — ris — ris.

Cette catin subalterne
Insolemment le gouverne
Et c’est elle qui décerne
Les honneurs à prix d’argent — gent — gent.
Devant l’idole, tout plie,
Le courtisan s’humilie,
Il subit cette infamie
Et n’est que plus indigent — gent — gent.

La contenance éventée,
Et chaque dent tachetée,
La peau jaune et truitée
Les yeux froids et le cou long — long — long.
Sans esprit, sans caractère,
L’âme vile et mercenaire,
Le propos d’une commère,
Tout est bas chez la Poisson — son — son.


Si dans les beautés choisies,
Elle était des plus jolies,
On pardonne des folies,
Quand l’objet est un bijou — jou — jou.
Mais pour si plate figure,
Pour si sotte créature
Exciter tant de murmure,
Chacun juge le roi fou — fou — fou.

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