< La Vie amoureuse de madame de Pompadour

Ernest Flammarion, éditeur (p. 58-67).


VI


Le 6 mai 1745, le Roi et le Dauphin partirent pour l’armée de Flandre, et tandis que les tapissiers de la cour remettaient à neuf l’appartement blanc et bleu de Mme de Châteauroux, encore tiède du souvenir de la morte, Mme d’Étiolles quitta Versailles. L’amoureuse volonté du Roi l’envoyait faire une retraite à la campagne, chez M. de Tournehem. Elle revenait, libre et triomphante, dans ce même château d’Étiolles où son mari ne rentrerait plus.

Cette solitude imposée lui fut légère. Elle vit ses parents et aussi les parents de M. d’Étiolles. Mme d’Estrades, sa cousine, Mme de Basch, sa belle-sœur, qui ne se piquaient pas de délicatesses et adoraient le soleil levant. À demeure, elle avait Bernis et Voltaire, confidents et conseillers, qui lui tenaient compagnie. Elle avait aussi les lettres quotidiennes du Roi, scellées d’une devise galante, avec ces mots « Discret et fidèle ». Mme d’Étiolles tenait à la fidélité beaucoup plus qu’à la discrétion, mais elle sentait bien que le Roi ne pouvait l’avouer tant qu’elle portait ce nom bourgeois de Le Normant d’Étiolles. Au début de juillet, elle possédait déjà quatre-vingts lettres de Louis XV, et les dernières portaient comme suscription : « À Madame la Marquise de Pompadour », et Voltaire écrivait aussitôt :

Il sait aimer, il sait combattre ;
Il envoie en ce beau séjour,
Un brevet digne d’Henri Quatre
Signé : Louis, Mars et l’Amour…

C’est ainsi qu’il payait le service rendu par son amie devenue sa protectrice, et qui lui avait fait avoir la charge de premier gentilhomme de la chambre, et d’historiographe du Roi. L’habile homme, qui savait si bien conduire ses affaires, flattait à la fois et la Reine et la favorite, et leur offrait successivement son poème sur la Bataille de Fontenoy, assez plate imitation de Boileau. On le voit « cet enfant gâté du genre humain », ce philosophe un peu singe, petit corps desséché et brûlé par l’esprit, assis dans le salon d’Étiolles et buvant le Tokay envoyé par le Roi ; cependant que dans le fauteuil vis-à-vis du sien, se tasse et se carre celui qu’il appelle, « Babet, la bouquetière », l’aimable Bernis, rose et rond, ami des dames, joie des salons, mieux né, mieux élevé que le philosophe, connaissant mieux que lui le vrai monde et plus capable de guider une débutante dans les sentiers difficiles de la cour. L’abbé n’était pas venu à Étiolles de son plein gré et sans scrupules de conscience, mais sur la prière instante du Roi. Il avait demandé conseil « aux plus honnêtes gens » qui le pressèrent d’accepter l’invitation de Mme d’Étiolles. « Il vint m’en parler, raconte Mme de la Ferté-Imbault. Je lui dis que passant sa vie avec des femmes galantes et fort galant lui-même, je trouvais qu’il y avait plus à gagner pour lui d’être le confident du Roi et de sa maîtresse que de l’être de tous les beaux messieurs et belles dames à la mode. Personne, au reste, n’avait alors l’idée du rôle que Mme d’Étiolles jouerait à la Cour et je me mettais en fureur quand on me disait qu’elle en jouerait un grand. » Bernis avait vu plus loin que la « Marquise Carillon ». Tout en chantant sur sa petite flûte de berger d’opéra, Les fossettes de « la jeune Pompadour » :

Deux trous charmants où le Plaisir se joue,
Qui furent faits par la main de l’Amour.

l’abbé donna d’utiles leçons à la marquise, et ayant reconnu dans son âme « un amour-propre trop aisé à flatter et à blesser, et une défiance trop générale, qu’il était aussi facile d’exciter que de calmer », il l’accoutuma à entendre de lui la vérité toute pure et sans aucun ménagement. Il ne pouvait lui rendre un plus grand service, et tous les poèmes de Voltaire ne valaient pas une de ces vérités « quelquefois dures » qui se mêlaient aux roses des bouquets de « Babet ».

Cet été de 1745, ce bel été tout sonore de cloches joyeuses et de Te Deum, tout doré de gloires de Fontenoy, de Gand, de Bruges, d’Oudenarde, ce fut pour Mme de Pompadour le temps d’un bonheur sans ombre qu’elle ne devait plus connaître. En septembre, un autre temps commença pour elle, avec le retour du Roi et le début de la vie officielle. Elle était marquise ; et la tache originelle de roture était lavée par le décret du souverain qui, seul, crée la noblesse ; elle portait ce joli nom de Pompadour, acheté à l’héritier d’une famille éteinte, avec la terre patronymique située en Limousin ; mais, pour avoir droit de cité à la cour, il lui fallait encore être « présentée ». On se demandait quelle grande dame aurait la bassesse de servir de marraine à l’ex-demoiselle Poisson. L’abbé d’Aydie, très lié avec la princesse de Conti, lui dit, peu de jours avant la cérémonie :

« Quelle est la… qui pourra présenter une pareille femme à la Reine ?

— L’abbé, dit la princesse mourant de rire, n’en dites pas davantage, car ce sera moi.

Elle n’ajoutait pas qu’elle jouait un double jeu assez vil, car elle avait sollicité du Roi la faveur de conduire Mme de Pompadour, tout en assurant à la Reine qu’elle cédait au désir formel du Roi.

Cette cérémonie de la « présentation » comportait un rituel compliqué, qu’il fallait étudier comme une comédie et comme un ballet, avant de se produire sur le dangereux théâtre de Versailles. Mme de Pompadour, danseuse et comédienne habile, n’était pas embarrassée par les révérences et connaissait d’instinct la façon de marcher en habit de cour et de repousser du talon l’immense traîne mobile appelée « bas de robe ». Un autre souci l’occupait. Elle savait que l’événement faisait parler tout Paris et que, déjà, l’on avait arrangé la conversation qu’elle aurait avec la Reine ; elle savait que ses moindres gestes, ses intonations, sa rougeur ou sa pâleur seraient guettés et commentés. Pour les amis dévoués de la Reine et du Dauphin, les rivales évincées, les favoris jaloux, les ministres inquiets, pour tous, quelle joie si la nouvelle marquise laissait percer quelques traits de Mlle Poisson ! Certes, bien des gens espéraient encore que la « petite bourgeoise » ferait quelque bourde ou quelque faux pas et se perdrait par le ridicule.

Mais elle avait si bien répété son rôle qu’elle était sûre d’elle-même, lorsqu’elle parut, le mardi 14 septembre, dans l’appartement du Roi. Un monde prodigieux remplissait l’antichambre et la chambre. La princesse de Conti, suivie de sa dame d’honneur, de Mlle de Lachau-Montauban et de Mme d’Estrades, présentée la veille, conduisait l’héroïne du jour, magnifiquement vêtue et parée. L’énorme panier, la lourde queue qui rendaient plus pesant le grand habit de brocart, ne gênaient pas sa démarche noble ; sa petite tête poudrée scintillait de pierreries ; sa belle gorge, ses beaux bras aux tons nacrés, dans leur demi-nudité de gala, défiaient les critiques jalouses. Elle fit une révérence à la porte du Roi, une seconde au milieu de la chambre, une troisième tout près de Louis XV qui, rougissant et plus troublé que sa maîtresse, murmura des paroles embarrassées. Mais le moment le plus difficile approchait. Après le Roi, la Reine devait recevoir l’hommage de Mme de Pompadour. À travers une foule pressée et sans bienveillance, la marquise et son cortège arrivèrent au cabinet de Marie Leczinska. Les trois révérences accomplies, Mme de Pompadour, ayant ôté le gant de sa main droite et fait le geste de prendre le bas de la jupe de la Reine pour la baiser, la Reine retira doucement sa jupe, selon l’usage établi à la cour de France ; et la marquise, en relevant la tête, vit, pour la première fois de tout près, la femme de Louis XV. Il n’y avait pas de colère, à peine de mélancolie sur ce visage résigné que le bonheur, autrefois, rendait charmant, avec son petit nez incorrect, ses yeux fins, sa bouche malicieuse, et qui s’était fané dans les larmes. À quarante-deux ans, Marie Leczinska avait pris le ton et l’allure d’une vieille dame. Elle ne mettait plus de rouge et se coiffait d’une fanchon de dentelle noire. Ce n’était pas une rivale : c’était à peine une femme ; mais c’était l’âme la plus belle qui fût à la cour, et c’était la Reine. Mme de Pompadour, pénétrée de respect, attendait qu’elle lui parlât. Quelques mots seulement ! Un compliment banal sur sa robe, comme en disent les femmes qui n’ont rien à dire. Mais la Reine avait de l’esprit. Elle voulut décevoir les gens qui avaient « arrangé » la conversation ; et elle s’avisa de demander à la marquise des nouvelles de Mme de Saissac, qu’elle avait connue à Paris. Mme de Pompadour sentit l’intention bienveillante, et plus émue que par un accueil glacé, elle murmura :

« J’ai, Madame, la plus grande passion de vous plaire. »

Le duc de Luynes, témoin de la scène, dit que la Reine parut assez contente du discours de Mme de Pompadour. Le public, « attentif aux moindres circonstances de cet entretien », prétendit qu’il avait été long, « qu’il avait été de douze phrases ».

Il y avait, dans cette attitude de la Reine, une volonté de soumission et de résignation chrétienne ; mais il y avait aussi peut-être, obscurément, le secret plaisir d’une revanche sur les maîtresse anciennes, et surtout sur la première, cette Mme de Mailly, qui avait été, pour Marie Leczinska, une rivale — la seule rivale détestée, celle qui avait volé le cœur du Roi. Les autres n’avaient rien pris à la Reine, puisque, déjà, la Reine avait tout perdu. L’épouse délaissée avait souffert de leur triomphe insolent, mais la blessure inguérissable, c’est Mme de Mailly qui l’avait faite. Une femme nouvelle paraissait, qui détachait le Roi de ses souvenirs ; une femme qui, dès le premier moment de sa faveur, affectait le plus profond respect pour la Reine et — chose étrange ! — ne lui était pas ennemie !… Mystère du cœur féminin ! Le choix scandaleux du Roi — scandaleux pour toute la noblesse ! — rassurait presque la Reine, par la distance énorme qui mettait la « petite d’Étiolles » si loin de l’épouse couronnée, et ne permettait de l’une à l’autre aucune comparaison.

Ces sentiments de la Reine, ignorés des courtisans et peut-être d’elle-même, se révélèrent ainsi, dans la première rencontre, et ne se démentirent jamais. Le Dauphin n’avait pas les mêmes raisons d’être indulgent. Il le fit bien voir quand il accueillit la nouvelle présentée d’un visage glacial. Contraint, par l’étiquette, de lui donner l’accolade, joue contre joue, il lui tira la langue, comme il avait fait, autrefois, dans un bal paré, à Mme de Châteauroux. Le Roi, qui apprit cette incartade, envoya son fils en pénitence à Meudon. Le jeune prince, dans cet exil de quelques jours, eut le loisir d’approfondir son mépris et sa haine pour la créature de péché dont la présence à la cour offensait sa mère et mettait en mortel péril l’âme du Roi.

Ainsi fut accomplie la prophétie de Mme Lebon, qui reçut, pour sa récompense, cinq cents livres sur la cassette de Mme de Pompadour. La « Reinette » de Mme Poisson était vraiment la « reinette » de France.

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