< La Vie amoureuse de madame de Pompadour
Ernest Flammarion, éditeur (p. 187-193).


XIV


Dans le caveau des Capucines, où Mme de Pompadour avait prétendu se faire enterrer vivante si jamais Louis XV l’abandonnait, « les grands os des la Trémoille s’étonnaient — dit cruellement une contemporaine — de sentir près d’eux les arêtes des Poisson. » Un prédicateur, bien embarrassé de son rôle, prononça l’oraison funèbre : « Je reçois le corps de très haute et très puissante dame, Mme la marquise de Pompadour, dame du palais de la Reine. Elle était à l’école de toutes les vertus, car la Reine est un modèle de bonté, de piété, de modestie et d’indulgence… » Ainsi, non sans esprit, le capucin profita de cette occasion singulière pour faire un long panégyrique de Marie Leczinska.

Mais les Parisiens, qui ne désarmaient pas devant la mort, fabriquaient déjà des épitaphes satiriques :

Ci-gît qui fut vingt ans pucelle,
Sept ans catin et huit ans maq

Et ceci qui reproduisait l’allusion abominable du fameux quatrain de Maurepas :

D. D. Joann. Poisson épitaphium
Hic Piscis regina jacet, quæ lilia succit
Per aimis ; an mirum si floribus occubat albis.

À Versailles, le surlendemain des funérailles, il n’était plus question de la marquise. La « mécanique » de la cour n’avait pas même interrompu son jeu régulier. L’indifférence apparente du Roi éveillait déjà les ambitions des belles dames qui aspiraient à recueillir la « charge » de maîtresse officielle désormais sans titulaire.

Louis XV avait-il oublié si vite ? Quelques jours avant la mort de la marquise, le 9 avril, il écrivait à son gendre l’Infant don Philippe : « …Mes inquiétudes ne diminuent point et je vous avoue que j’ay très peu d’espérance d’un parfait rétablissement et beaucoup de crainte d’une fin trop proche peut-être. Une connaissance de près de vingt ans et une amitié sûre !… Enfin, Dieu est le maître et il faut céder à tout ce qu’il veut. M. de Rochechouart aura appris la mort de sa femme après bien des souffrances ! que je le plains, s’il l’aimait ! » Et le 16 avril : « Ma précédente lettre vous aura appris pourquoi je n’ay pas répondu aujourd’huy à vos lettres. Toutes mes inquiétudes ne sont plus, de la plus triste manière. Vous la devinerez aisément… » Cette plainte discrète semble révéler une sensibilité cachée, une peine sincère, que peu de gens reconnurent sous le masque glacé du Roi, et dont le seul Champlost vit l’expression la plus émouvante : Louis XV, tête nue, les yeux ruisselants de pleurs, regardant disparaître le convoi de la marquise…

Mais s’il n’était pas incapable de souffrir, le Roi était incapable de souffrir longtemps — et l’aurore de Mme du Barry allait se lever dans les petites cours sombres et les petits entresols bas de Versailles…


Maintenant, Jeanne-Antoinette Poisson appartient à la postérité, qui ne lui sera pas indulgente. Les mémorialistes du xviiie siècle ont satisfait, en écrivant, bien des rancunes personnelles, et il faut démêler, dans leurs jugements, la vérité mêlée aux racontars de cour. Ni Maurepas, ni Richelieu, ni le comte d’Argenson ne pouvaient peindre un portrait fidèle de la favorite. L’amour, malgré son bandeau, a une sorte de divination. La haine est une aveugle-née. Haïr empêche de comprendre.

Que cette haine, créatrice de légendes, ait eu des causes profondes et graves, que la Marquise ait souvent péché par faiblesse, par vanité, par ambition, qu’elle ait coûté beaucoup d’argent au Trésor et fâcheusement influencé la politique royale, il en faut passer condamnation et sur tous ces points accorder l’avantage à ses ennemis. Mais il faut se rappeler aussi que les censeurs les plus sévères n’étaient pas désintéressés et ne devaient pas être équitables. Et n’est-il pas plaisant de voir un Richelieu se poser en vengeur de la morale, outragée par Mlle Poisson ?…

D’après eux, certains historiens modernes, — et notre cher et grand Michelet tout le premier — ont poussé au noir l’image de la marquise. Ils n’ont vu en elle que la « courtisane » et la « sangsue ». Entre le témoignage si mesuré, si véridique, de l’honnête duc de Luynes et les accusations forcenées d’un Argenson, Michelet n’hésite pas. Les absurdes légendes sur les orgies cachées de Versailles et les débauches sadiques du Parc aux Cerfs, les imaginations obscènes des bas chansonniers, il les accepte et utilise. Esprit, beauté, bonté et même le goût, et même ce charme délicat qui explique son extraordinaire et longue fortune, il refuse tout à la marquise.

C’est qu’il la voyait avec les yeux du peuple, et que, pour ce fils de Rousseau, plébéien de génie, passionné jusqu’à l’injustice, tout ce qui représente l’ancienne France aristocratique est mauvais en bloc. Il ne comprend pas plus le caractère d’une Pompadour que la grâce d’un tableau de Boucher. Le bien qu’elle a pu faire, la création de l’École militaire et de la Manufacture de Sèvres, la rénovation des Gobelins, l’encouragement donné aux artistes, la protection assurée aux écrivains, même aux plus libres d’esprit, même aux auteurs de l’Encyclopédie — ne comptent pour rien à cause du Parc aux Cerfs et des millions dépensés à Crécy, à Bellevue, à l’Élysée.

Les Concourt aussi, plus sensibles aux qualités d’artiste de Mme de Pompadour, ont cédé à l’influence des pamphlétaires. Ils ont vu « l’âme laide », le « cœur sec » à travers les Mémoires d’Argenson, qui avait de bonnes raisons pour être méchant.

Le beau livre de M. de Nolhac, Madame de Pompadour et Louis XV, nous a donné enfin une image vraie de la marquise, et sans doute contribuera-t-il à rectifier les traits mensongers ou déformés de sa figure conventionnelle.

Voltaire, qui avait louangé honteusement, puis honteusement insulté Mme de Pompadour, lui rendit hommage lorsqu’elle fut morte, et Diderot écrivit :

« Que restera-t-il d’elle ? Le traité de Versailles qui durera ce qu’il pourra, l’Amour de Bouchardon qu’on admirera à jamais, quelques pierres gravées qui étonneront les antiquaires, un bon petit tableau de Vanloo qu’on regardera quelquefois, et une pincée de cendres… »


Il est resté bien autre chose : des chefs-d’œuvre qui ont enrichi nos musées et qui eussent été plus nombreux si la stupidité révolutionnaire avait respecté Bellevue, Crécy, l’Ermitage, disparus comme tant de merveilles de la vieille France. Il est resté l’École militaire, Sèvres, tout un style décoratif — et une charmante image de la Parisienne du Tiers-État qui, pour la première fois, entre dans l’Histoire et s’assied tout près — à gauche — du trône. « Statuette en pâte tendre, parmi les marbres et les bronzes », selon l’expression d’un contemporain. Mme de Pompadour, avec ses qualités et ses défauts, est une des plus intéressantes expressions du xviiie siècle. Elle a encore des détracteurs fanatiques, mais elle aura toujours des amoureux… « Sa grâce est la plus forte. »



FIN
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