< La Vie amoureuse de Madame de Pompadour
Ernest Flammarion, éditeur (p. --tdm).

Collection « Leurs amours »



Marcelle Tinayre



La vie amoureuse
de Madame
de Pompadour





Ernest Flammarion, éditeur
La vie amoureuse


de Madame de Pompadour


Il a été tiré de cet ouvrage :
Quatre-vingts exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 89,
et deux cent vingt exemplaires sur
papier vergé pur fil Lafuma,
numérotés de 81 à 300.



Collection « Leurs amours »



Marcelle Tinayre


La vie amoureuse
de Madame de Pompadour





Ernest Flammarion, éditeur

Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous les pays.
Copyright 1924,
by Ernest Flammarion.



Cher lecteur, je ne suis pas un historien qui vous apporte des documents inédits sur la marquise de Pompadour. Je suis un portraitiste curieux de son modèle, et qui, après d’illustres devanciers, a tenté de peindre pour vous, fémininement, une figure de femme. Dans cette esquisse au pastel, ce qui doit revivre c’est la bourgeoise de Paris, la maîtresse et l’amie du Roi, vue, non pas dans son rôle politique, mais dans son intimité d’amoureuse : une Pompadour en demi-déshabillé, jolie, artiste, et fragile, et qui meurt comme elle a vécu, en grande toilette, avec un sourire désenchanté.

M. T.


La vie amoureuse de Madame de Pompadour


I


Quand le roi Louis XV courait le cerf dans la forêt de Sénart, les châtelains des environs et même de simples bourgeois, obtenaient la permission de suivre la chasse. Ils arrivaient, les uns en voiture, les autres à cheval, foule composite et bariolée que l’événement mettait en joie, et qui, tenue à bonne distance par l’étiquette, admirait l’éblouissant spectacle.

Au carrefour désigné, dans le somptueux décor des hêtres et des chênes où l’automne suspendait ses tapisseries ardentes, le capitaine des chasses était à son poste, entouré de ses piqueurs et de ses sonneurs de trompe. Les chevaux, tenus par des valets, attendaient leurs cavaliers, et leurs piaffements se mêlaient aux aboiements de ces grands chiens blancs et roux qui formaient la meute royale et qu’on voit, dans les tableaux d’Oudry, souples et féroces, coiffant le sanglier vaincu. Par une avenue forestière où les flèches du soleil criblaient l’atmosphère bleuâtre et molle, s’avançaient les carrosses de la cour chargés de dames et de gentilshommes. Le Roi et ses invités, en habit bleu, le couteau à la ceinture, le tricorne d’aplomb sur les cheveux poudrés, montaient à cheval. Les carrosses s’écartaient. Droit sur sa selle, plein de grâce et de dignité, Louis XV passait devant les voitures et les cavaliers, salué avec amour par les femmes qui avaient, toutes, pour le Roi de France, les yeux de Mme de Châteauroux. Ces dames de la robe et de la finance, qui jamais ne seraient admises parmi les chasseresses titrées, épiaient le regard du souverain et cherchaient aussi, avec une curiosité jalouse, la favorite qu’elles détestaient. Le beau visage du Roi, encore jeune, à peine marqué par l’ennui du pouvoir et les fatigues du plaisir, ne trahissait aucun sentiment. C’était un masque impassible, aux traits nobles, à la bouche dédaigneuse, aux grands yeux noirs sans éclair.

Cependant, parmi les voitures légères qui allaient suivre la chasse du Roi, il y avait toujours, en bonne place, un joli petit phaéton bleu d’azur. Une jeune femme vêtue de rose y était assise, rênes en main, comme une Vénus d’opéra dans sa coquille marine. Quand le Roi passait devant elle, les yeux de la dame en rose soutenaient, sans fausse confusion, le regard du souverain qui s’arrêtait quelquefois sur elle ; et lorsque le tourbillon des cavaliers et des chiens s’éloignait, au strident appel des cuivres, le petit phaéton bleu se mêlait aux calèches et aux gondoles. Souvent, au détour d’une allée, il apparaissait, seul, détaché du gros de la foule, dans le moment même que le Roi pouvait l’apercevoir ; et quand les fanfares de l’hallali se répercutaient d’échos en échos, quand le royal chasseur, après la mort du cerf, s’en retournait vers Choisy, le léger phaéton frôlait parfois le lourd carrosse où le Roi, taciturne et pensif, écoutait Mme de Châteauroux qui causait avec Mme de Chevreuse.

Or, un de ces soirs de chasse, il advint que Mme de Chevreuse parla de la dame au phaéton bleu, nymphe des bois travestie en Parisienne. Louis XV, fort curieux des secrets de ses sujettes, et qui savait tant de choses par les rapports de sa police, connaissait le nom de cette personne charmante. Il savait qu’elle était la femme d’un trésorier de la Monnaie, M. Le Normant, et qu’elle habitait le château d’Étiolles, propriété de son oncle par alliance, le fermier général Tournehem.

Très mal née et très bien élevée, douée de toutes les grâces et de tous les talents, elle vivait, en marge du vrai monde, dans une société composée de traitants, de parvenus, d’écrivains, d’artistes, de philosophes, où s’égaraient quelques grands seigneurs. On l’appelait « la beauté de Paris » et ses intimes la nommaient familièrement « Reinette ». À vingt et un ans accomplis, elle n’avait pas encore d’amant, et l’on prétendait qu’elle se gardait pour le Roi de France.

Le Roi de France aimait, autant qu’il pouvait aimer, la duchesse de Châteauroux, cette troisième des sœurs Nesle, qui lui avait fait oublier ses aînées, Mme de Mailly et Mme de Vintimille. Et n’eût-il pas aimé sa hautaine favorite qu’il ne fût pas descendu jusqu’à désirer une aussi petite bourgeoise que Mme Le Normant d’Étiolles, née Jeanne-Antoinette Poisson. Pourtant, il n’est pas désagréable à un voluptueux, même s’il est roi, d’émouvoir une très jolie femme. Louis XV avait trop regardé le phaéton bleu pour que Mme de Châteauroux supportât, sans protester, l’impertinente apologie que faisait Mme de Chevreuse de « cette petite d’Étiolles, plus jolie encore qu’à l’ordinaire ». Sournoisement, dans l’ombre du carrosse, la duchesse, irritée, mit son pied sur le pied de l’autre duchesse, et l’écrasa si cruellement que Mme de Chevreuse poussa un cri et se trouva mal. Cette défaillance coupa court à une conversation dangereuse, et il ne fut plus question, ce soir-là, de la dame au phaéton bleu.


II


Ce n’était pas un simple hasard qui remettait ainsi, à chaque journée de chasse, Mme Le Normant d’Étiolles sous les yeux du Roi. Il y avait, dans ces rencontres, l’effet d’une volonté qui s’exerçait depuis longtemps dans un sens unique et suivait un plan bien déterminé. Les amis de Mme d’Étiolles, son oncle Tournehem, sa mère, la très belle et très suspecte Mme Poisson, se plaisaient à dire que Jeanne-Antoinette était « un morceau de roi ». Elle-même, lorsque des soupirants prenaient des airs de séducteurs, s’en défendait par une phrase qui lui était devenue familière :

« Je ne tromperai mon mari avec personne, sauf peut-être avec le Roi. »

Ce qui passait pour un badinage et faisait bien rire l’heureux époux, car il était jeune, sans expérience et aveugle comme l’amour.

En épousant Jeanne-Antoinette, M. Le Normant avait suivi le vœu de son cœur et le désir de M. de Tournehem, son oncle, ami intime des Poisson. La famille de la jeune femme n’était pas de celles dont un honnête homme recherche volontiers l’alliance. Le père Poisson, fils d’un paysan, ignoble par la figure et les manières, sans moralité, sans scrupules, avait fait sa fortune chez les frères Pâris-Duverney, en fournissant des vivres pour la subsistance des troupes. Chargé d’approvisionner Paris pendant la disette de 1725, il spécula si bien qu’il ne put jamais rendre de comptes à l’intendant général Fagon et qu’il fut, par contumace, condamné à être pendu. Il se réfugia en Allemagne, patienta, intrigua, obtint la révision de son procès et retrouva sa place après avoir versé au Trésor quatre cent mille livres. Plus tard, on lui fera un titre de gloire, et même un titre de noblesse, avec ces malversations qu’on appellera des « services ».

Tel était le père. La mère valait-elle mieux ?… Cette fille d’un « boucher des Invalides », aussi belle, dans sa jeunesse, que sa fille était jolie, s’était ménagé des relations profitables : Mme de Tencin, appauvrie et vieillie, mais toujours intrigante, le prince de Grinsberg, Pâris-Montmartel et surtout M. de Tournehem, qui lui rendit plus légère l’absence de son mari et dirigea lui-même l’éducation de ses enfants. Les deux petits Poisson étaient adorables, Abel, « beau comme le jour », Jeanne-Antoinette — la filleule de Mme de Tencin — délicieuse par la figure et le caractère. M. de Tournehem les aima si fort que cela fit parler les jaloux, mais il paraît bien que les jaloux en furent pour leurs frais de calomnie, car le vilain M. Poisson était bien l’auteur naturel et légal de ces deux chefs-d’œuvre.

Mme Poisson souhaitait pour sa fille un mari plus brillant que le sien et, à force de rêver à l’avenir, elle voulut le connaître. Elle s’en alla donc, avec la petite, consulter Mme Lebon, la cartomancienne à la mode. La devineresse savait son Paris et comprenait l’âme secrète des gens. Elle fit le grand jeu et déclara que Mme Poisson serait « non pas reine, mais presque reine ». Mme Poisson, qui était — avec la beauté en plus — une sorte de Mme Cardinal, serra sa fille sur son cœur en la nommant sa chère petite « Reinette », et elle s’en revint chez elle, éblouie par un avenir qu’elle voyait tout bleu et tout semé de fleurs de lys d’or, comme un manteau de roi.

Quand on élève une demoiselle pour des amours royales, on lui enseigne autre chose que le catéchisme et le tricot, et ce n’est pas dans un couvent qu’elle fait son apprentissage.

Reinette avait bien passé une année chez les Ursulines de Poissy, où elle avait deux tantes religieuses. C’était en 1730, pendant l’exil volontaire de M. Poisson. Les bonnes sœurs chérissaient cette enfant délicate de corps et d’âme, très sensible, très intelligente, et, disait la supérieure dans une lettre à M. Poisson, « d’un agrément qui charmait tous ceux qui la voyaient ». Moins jolie, la mère l’eût laissée au couvent, et elle y eût achevé son éducation, en développant les excellentes qualités de son cœur sous une ferme direction religieuse. Elle fût devenue, très probablement, une honnête femme sans gloire dont le nom nous serait inconnu, et peut-être eût-elle été plus heureuse. Mais elle était jolie, et sa mère était ambitieuse. Reinette dut quitter le couvent, dès sa neuvième année, au vif chagrin des religieuses, et ce fut alors que commença son éducation, bien différente de celle que Fénelon avait conçue pour les filles du xviie siècle, et de celle que Rousseau allait prescrire pour la fiancée idéale d’Émile, l’imaginaire Sophie.

Éducation de courtisane supérieure, faite pour former une Aspasie moderne et française, et qui tend à mettre en valeur toutes les séductions de la femme. Sciences, littérature, musique, deviennent à la fois des parures et des moyens de combat. Mme Poisson savait le prix de la beauté, mais elle savait aussi que la beauté, si elle attire l’homme, ne suffit pas pour le retenir ; qu’il est des heures de mélancolie ou de fatigue où le plus beau visage est sans pouvoir s’il ne s’éclaire pas d’une lumière intérieure ; enfin que l’homme a le goût du changement et que la femme le fixe, qui satisfait ce goût inconscient, inné chez le plus fidèle. L’habile Mme Poisson n’épargna donc rien pour faire de sa fille un résumé vivant de toutes les grâces féminines et de tous les arts féminins. Jeanne-Antoinette apprit le chant et le clavecin avec Jélyotte, la danse avec Guibaudet, la déclamation avec Crébillon et Lanoue. Elle dessinait et gravait sur pierres fines, et cet exercice qui resta un bon travail d’élève sans atteindre jamais au vrai talent, lui donna du moins un sens très exercé de la couleur et de la ligne. Avec tout cela, aucun pédantisme, mais une mesure parfaite, et ce tact si fin qui est la pudeur de l’esprit. Mlle Poisson n’avait rien d’une Armande — et rien non plus d’une Henriette. Elle n’eût jamais embrassé Vadius pour l’amour du grec, mais elle aimait les gens d’esprit et ne bornait pas ses désirs à l’horizon d’un ménage. Ses rêves de jeune fille allaient plus haut.

Aussi loin qu’elle pouvait se souvenir, Jeanne-Antoinette trouvait l’image du Roi mêlée à ses pensées d’enfant. L’étrange oracle de la cartomancienne, certaines réflexions de Mme Poisson et de M. de Tournehem avaient enivré la petite tête où bouillonnaient secrètement les espoirs fous de l’adolescence. Reinette était amoureuse de ce Roi si beau, et qui s’ennuyait tant, disait-on, avec sa femme. Elle connaissait, par ouï-dire, la chronique de la cour ; la faveur, puis la disgrâce de Mme de Mailly, et le triomphe insolent de Mme de Vintimille. Ces amours adultères et incestueuses ne scandalisaient pas les amis de Mme Poisson, et Jeanne-Antoinette n’y voyait aucun mal. Le Roi était au-dessus des règles communes, et avec lui les femmes qu’il daignait choisir. Sans aucun doute, Reinette souhaitait passionnément être une de ces femmes, car, si on lui avait enseigné les sciences, les lettres, les arts, et l’art, plus difficile, de plaire, on avait oublié complètement de lui enseigner la morale. Dans cette première moitié du XVIIIe siècle, Rousseau n’avait pas encore parlé, et si déjà l’on se piquait d’être « sensible », on ne se targuait pas encore, à tout propos, d’être vertueux.

Les salons parisiens où l’on n’avait ni le goût, ni peut-être le droit, d’être très difficile sur la qualité des invités, accueillirent Mlle Poisson parce qu’elle était agréable, et Mme Poisson parce qu’elle était la mère de sa fille. Mme de Tencin patronnait les deux femmes, et ce fut chez elle que Reinette connut les beaux esprits du temps : Marivaux, Montesquieu, Duclos, Fontanelle. Les Poisson n’avaient pu forcer la porte de Mme Geoffrin et celle de sa fille, Mme de la Ferté-Imbault, qu’elles grillaient de connaître. En revanche, elles allaient chez Mme d’Angervilliers. Elles y étaient, un soir, en nombreuse compagnie, quand on pria Jeanne-Antoinette de chanter le grand air d’Armide, de Lulli. Elle chanta d’une voix si fraîche et si pathétique qu’une dame — plus très jeune, pas très belle — ne put retenir ses larmes et se jeta dans les bras de la chanteuse. Celle-ci, étonnée et flattée, demanda quelle était cette personne. On lui répondit que c’était Mme de Mailly, la maîtresse du Roi.

Alors, Reinette dut se dire que le Roi n’avait pas très bon goût. Elle dut soupirer, en pensant à l’oracle de la sorcière ; et, quelques mois plus tard, — le 9 mars 1741, — elle épousa M. Le Normant d’Étiolles, qui n’était ni beau ni bien fait, mais riche, amoureux, et qui ne croyait pas à la cartomancie.

C’était, pour la fille de François Poisson, un beau mariage ; c’était une étape franchie ; c’était l’espérance de pénétrer dans un monde où Mme Poisson ne fût pas allée avec sa mère, où elle pouvait aller avec son mari. Mais la mère, ambitieuse aussi pour elle, ne s’effaçait pas. Elle eut l’imprudence d’accompagner Mme d’Étiolles chez Mme de la Ferté-Imbault. La spirituelle marquise, que ses familiers appelaient « la marquise Carillon », à cause de sa gaîté brillante et remuante, a raconté plaisamment, dans ses Souvenirs, cette visite peu désirée.

« Quand M. de Tournehem eut marié son neveu d’Étiolles avec la petite Poisson, il loua une maison à quatre portes de celle de mon père, et la Poisson mit beaucoup d’importance à entrer en commerce d’amitié avec ma mère, dont le salon commençait à acquérir une grande célébrité. Elle prit le prétexte de sa fille qu’elle voulait mettre en bonne compagnie et, à mon grand étonnement et chagrin, je vis un jour arriver, chez ma mère et chez moi, la Poisson avec sa fille. La mère était si décriée qu’il était impossible de suivre cette connaissance, mais la fille méritait des politesses. Je fus très embarrassée pour les séparer, de manière à n’être pas malhonnête ; je parvins enfin à ne rendre des visites qu’à Mme d’Étiolles, qui avait demandé à ma mère la permission de venir souvent chez elle « pour y prendre de l’esprit », car la compagnie de son oncle était, disait-elle, « de fort honnêtes gens, mais qui avaient un très mauvais ton ».

La permission fut accordée, et Mme d’Étiolles vit s’ouvrir devant elle le « royaume de la rue Saint-Honoré », le salon artistique et philosophique où régnait cette fée bienveillante et grondeuse, Mme Geoffrin, illustre à Paris et dans toute l’Europe. « Jolie, bien faite, parfaitement bonne, chantant à merveille, douée de tous les talents pour séduire, elle plut beaucoup aux vieux philosophes des réunions du mercredi. »

Voilà une étape encore, qui rapproche un peu la jeune femme de la haute société des grandes maisons nobles. Mme Le Normant a hôtel à Paris, château à Étiolles, et quarante mille livres de rente ; elle reçoit à son tour Montesquieu, Fontanelle, le président Hénault, vieil et fidèle ami de Marie Leczinska, l’abbé de Bernis et Voltaire, qui rivalisent pour la célébrer en petits vers ; le président du Rocher, qui écrira plus tard, en se souvenant d’elle : « Belle, blanche, douce, ma Paméla ! Je la nommais ainsi à Étiolles, où je passais une partie des étés de 1741 et de 1742, et où nous lui lisions le roman anglais de Paméla, chez M. Bertin de Blagny, mon parent… » Et ce qui complète la petite célébrité de Mme d’Étiolles, c’est son talent de comédienne, les succès qu’elle remporte à Chantemerle, chez Mme de Villemer, où elle joue avec les ducs de Nivernois et de Duras, devant le duc de Richelieu ; et chez M. de Tournehem, à Étiolles, où le fermier général a fait construire « un petit théâtre aussi beau que celui de l’Opéra, avec des changements et des machines ». Elle commence à fréquenter enfin des gens titrés, bien en cour, Mme de Sassenage, femme d’un menin du Dauphin, Mme de Saissac, tante du duc de Luynes.

Et ce sont autant d’échelons de la vertigineuse échelle qui aboutit… dans les nuées, à l’inaccessible Olympe de Versailles.

Car Mme Le Normant d’Étiolles continue le rêve de Mlle Poisson, sans que le mari s’en inquiète, sans que les amis du ménage voient, dans le prétendu amour de « Reinette » pour le Roi, autre chose qu’une innocente coquetterie. Seuls, Mme Poisson et M. de Tournehem savent ce qu’il y a de vérité dans ce prétendu badinage ; mais ils sont les auteurs et les complices de cette folie de la jeune femme, et ils partagent ses vues secrètes, et il ne leur déplaît pas que le phaéton bleu, parcourant la forêt de Sénart, présente aux yeux du Roi la « dame en rose ».

À ce moment de sa jeunesse, Mme d’Étiolles atteint la perfection de sa beauté. La vie n’a pas encore touché la fragile fleur d’un teint où l’ombre même reste claire, teint de blonde, « déjeuner de soleil » qui révèle un organisme lymphatique et sans résistance, mais qui, dans son premier printemps, fait songer aux plus délicates merveilles : à la nacre des coquillages, au cœur rosé des églantines. Les traits sont réguliers et fins. Les lèvres un peu trop pâles, que les jolies dents mordillent pour en aviver l’éclat, ont le plus charmant sourire ; le front est fait pour la coiffure à racines droites qui relève en ondes légères, modelées sur la forme exquise de la tête, les cheveux châtain clair, argentés de poudre et qui se souviennent d’avoir été blonds. Les sourcils dessinent deux beaux arcs très purs, et dans les yeux aux nuances changeantes — ni bleus, ni verts, ni bruns — pleins de reflets d’or fugitifs, l’esprit allume ses paillettes. La taille est souple, les bras et les mains ravissants, la gorge assez ronde pour « remplir la main d’un honnête homme », et toute cette charmante personne, avec ses grandes robes de soie brochée et bouffante, avec ses corsages noués de rubans et tout écumeux de dentelles, avec ses mules fines, ses bouquets de petites fleurs à l’épaule ou sur le sein, semble, dit un contemporain, « faire la nuance entre le dernier degré de l’élégance et le premier de la noblesse ».

En août 1744, elle est au château d’Étiolles, où vient de naître sa petite fille Alexandrine. L’influence de Mme Poisson a pu pervertir la douce et bonne nature de Reinette, sans lui ôter tout à fait ses qualités profondes. La jeune femme, qui restera toute sa vie la plus tendre des filles et des sœurs, est aussi une très tendre mère, et la naissance d’Alexandrine la console un peu du fils premier-né qu’elle a perdu. Elle goûte ce bonheur qui ne gêne aucun de ses sentiments et ne contrarie aucun de ses projets, parce que l’instinct maternel n’a rien à voir avec la morale, et elle attend sans trop d’impatience le temps des chasses, qui lui permettra de reprendre ses promenades en phaéton. Elle ne perd rien à demeurer au logis, puisque le Roi ne viendra pas de sitôt dans la forêt de Sénart… Louis XV est aux armées et, suivant l’exemple illustre de son bisaïeul, il a emmené avec lui sa favorite…

Soudain, une nouvelle éclate en tonnerre. Le Roi est tombé malade à Metz, et les médecins désespèrent de le sauver. Autour du moribond, le « parti dévot » s’agite et, faible devant le « roi des épouvantements » qui brise les royautés terrestres et réduit les plus grands princes à la seule misère humaine, Louis XV ne pense plus qu’à l’éternité. Dans un redoublement de sa fièvre, il perd pied, il sent le gouffre qui l’attire et il réclame le père Pérusseau, un jésuite, son confesseur. La loi de l’Église est formelle : l’absolution et le viatique ne seront donnés au malade que s’il éloigne sa concubine et rappelle son épouse. Bientôt, une berline emporte secrètement Mme de Châteauroux et sa sœur, Mme de Lauraguais, qui sont huées à Bar-le-Duc par la foule et courent grand risque d’être assommées à la Ferté-sous-Jouarre. La colère aveugle du peuple, qui épargne encore le Roi, se satisfait en se déchaînant contre les maîtresses. Et pendant que toute la France, à genoux, prie pour le souverain bien-aimé, les carrosses de la cour amènent, à travers la Champagne, la Reine en pleurs et ses enfants. C’est une grande joie pour les Français que le repentir public du Roi, le pardon demandé et redemandé à la Reine, qui l’accorde de tout son cœur tremblant d’amour ; et c’est une joie plus vive encore, inespérée, que la guérison quasi-miraculeuse de Louis XV.

Mme d’Étiolles a subi le contre-coup de ces événements. À peine convalescente, elle a su l’extrême danger du Roi, et elle a éprouvé « une révolution de couche » dont elle a failli mourir. La disparition du Roi, n’était-ce pas la fin du rêve, le brutal démenti donné par la destinée à la science prophétique de Mme Lebon ? Mais le roi est sauvé et Reinette se reprend à vivre.

Le 13 novembre 1744, Louis dit « le Bien-Aimé » revint à Paris, et son retour fut célébré par des fêtes magnifiques : Te Deum solennel à Notre-Dame, concerts, feux d’artifices, illuminations, dîner à l’Hôtel de Ville. On remarqua le grand air de santé du Roi, qui fit honneur au banquet des échevins. « Le dîner fini, les portes furent ouvertes et le peuple entra et pilla le fruit », selon l’usage. À Versailles, nouvelles fêtes. Les bonnes gens qui n’étaient pas de la cour croyaient que des temps meilleurs commençaient pour le royaume et pour le peuple royal. Ils croyaient au bonheur de Marie Leczinska, qui était infiniment aimée et respectée. Mais les amis de la Reine constataient avec douleur sa tristesse et l’inexcusable froideur du Roi. Le malade de Metz, guéri trop vite, ne pardonnait pas à la Reine le pardon qu’il en avait reçu. L’épouvantail de la mort écarté, il retournait au péché ancien, sans pudeur. Le 27 novembre, Mme de Châteauroux écrivit à la duchesse de Bouffiers : « Le Roi vient de me mander par M. de Maurepas qu’il était bien fâché de ce qui s’était passé à Metz et de l’indécence avec laquelle j’avais été traitée ; qu’il me priait de l’oublier et que, pour lui en donner une preuve, il espérait que nous voudrions bien reprendre nos appartements à Versailles ; qu’il nous donnerait en toutes occasions des preuves de sa protection et de son amitié, et qu’il nous rendait nos charges. »

« On ne peut, écrit le duc de Luynes, dans son Journal, se représenter l’effet qu’a fait dans le peuple le rappel de Mme de Châteauroux et la restitution des deux places, après ce qui s’est passé à Metz… Versailles, où ordinairement on parle peu, n’a pas été exempt de discours sur cette matière. Cependant, comme de pareils propos ne sont utiles qu’à déplaire, et d’ailleurs ne peuvent servir de rien, les plus sages ont gardé le silence. » Cependant, ces gens qui n’étaient pas de la cour ne se gênèrent pas pour commenter l’événement. Les étrangers s’en indignèrent, et les poissardes qui avaient tant prié pour la guérison du Roi, exprimant dans leur style dru et cru le sentiment des Parisiens, déclarèrent : « Puisqu’il a repris sa catin, il ne trouvera plus un Pater sur le pavé de Paris. »


III


La lettre de rappel était du 25 novembre. Mme de Châteauroux l’avait reçue dans son lit, où une petite fièvre la retenait. Le 1er décembre, les nouvelles sont mauvaises et le Roi, « fort sérieux », dit M. de Luynes, ne parle presque à personne. Le 4, la duchesse est sans connaissance. Elle s’est confessée et s’est réconciliée avec sa sœur, Mme de Flavacourt. Le Roi ne sort pas de la journée, et il est « d’un changement et d’un abattement extrêmes ». Le 5, l’espoir renaît, et « ce changement en bien est aisé à remarquer sur le visage du Roi ». Le 8 décembre, Mme de Châteauroux est morte et, le 10 au matin, on l’enterre de très bonne heure, par prudence, à cause du déchaînement de la populace.

Le Roi, réfugié à la Muette, avec quatre ou cinq familiers, ne cachait pas sa douleur. Il pleurait « la seule maîtresse qu’il eût jamais aimée », avouait-il à Mme de Séran, mais son chagrin, pour les gens de cour, n’était qu’une occasion d’intrigues. On ne plaint guère les rois qui ne plaignent guère les autres hommes. Sans amour, sans amis véritables, Louis XV retombait au vide, à l’ennui.

Depuis son enfance orpheline et sans caresses, il s’était toujours ennuyé. En vain, la nature lui avait donné un esprit droit, un jugement sain, une heureuse mémoire, un cœur qui pouvait être bon, il était comme un beau jardin mal cultivé où la terre redevient en friche, où, ça et là, quelques fleurs survivent parmi les ronces. Il aurait eu peut-être le goût de l’étude si l’on avait eu le souci de le faire étudier ; il montrait quelque curiosité des sciences, surtout de la géographie, mais il ignorait tout des arts et des lettres, et « ses idées personnelles ne s’étendaient pas au delà de sa vie privée ». Singulièrement adroit de ses mains, comme fut son petit-fils Louis XVI, il s’amusait à cuisiner, à tourner, à façonner des tabatières. Il en fit une, pour les étrennes de 1739, dont les artisans reproduisirent le modèle : un morceau de rondin couvert de son écorce et creusé en dedans. Obligeant dans le particulier, avec ses domestiques, indifférent aux grandes affaires par indolence et par mépris des hommes, exigeant avec ceux qu’il aimait, sans pitié pour ceux qu’il n’aimait plus, l’égoïsme dominait en lui, malgré des accès subits de sensibilité nerveuse qui allaient jusqu’aux larmes. À ce fils du duc de Bourgogne, il aurait fallu un autre Fénelon : il n’avait eu que le cardinal de Fleury. Le vieux prélat, qui ne se piquait pas de former un Télémaque, avait reconnu, dans son royal pupille, un fond de timidité et de méfiance qu’il entretint par politique et pour mieux le gouverner. Il inspira au jeune roi la plus grande défiance de tous les hommes et un scepticisme systématique relativement à la vertu et à la probité. En tiers dans le ménage royal, jaloux du crédit de la Reine, il contribua puissamment à détourner d’elle la nonchalante affection de l’époux ; plus tard, il ferma les yeux sur l’adultère. Sa mort libéra Louis XV d’une tutelle devenue gênante, mais le mal était fait. L’éducation de Fleury avait gâché irréparablement une âme qui n’eût pas été mauvaise en d’autres mains et qui, livrée à l’orgueil, à la paresse, à l’ignorance, ne trouverait en elle-même aucune défense contre les passions de la jeunesse et les vices de l’âge mur.

À dix-sept ans, le mariage l’avait effrayé d’abord, puis, amusé par la nouveauté, il crut aimer la Reine, qui l’adora. Laide et charmante, supérieure à son jeune mari par le cœur et par le caractère, elle méritait d’être heureuse et pouvait donner le bonheur, mais le couple était mal assorti. Le Roi ne se plaisait qu’à la chasse, au jeu, aux petits soupers, où il buvait beaucoup. Il aimait courir les bals, avec ses favoris, « déguisés en Espagnols ou en vieux Français du temps de Henri IV ». La Reine aimait la lecture, la conversation des honnêtes gens, la vie simple, douce, libre et retirée. Chez elle, le Roi était toujours maussade et, jaune d’ennui, ne soufflant mot, se divertissait à tuer les mouches contre les vitres. Cependant, les enfants de France naissaient régulièrement, un chaque année, sans que leur naissance ou leur mort rapprochât les cœurs de leurs parents dans la joie ou la tristesse. La santé de la Reine s’altéra. Le Roi en prit prétexte pour s’affranchir d’un devoir sans plaisir ; et ce fut le temps que, dans un souper, chez la comtesse de Toulouse, il but à l’Inconnue — à celle qui allait venir…

Elle vint, et ce fut Mme de Mailly, peu jolie, « haute comme les nues », mais désintéressée et capable d’aimer vraiment l’homme dans le Roi ; puis ce fut Mme de Vintimille ; puis Mme de Châteauroux…


IV


Et maintenant le Roi est seul ; il est à prendre. Dans ce lourd ennui qui succède au désespoir des premiers jours, les femmes guettent l’heure inévitable où il cherchera, près de l’une d’elles, la seule ivresse qui le divertira de son chagrin. Richelieu, sournoisement, manœuvre pour gagner Mme de Flavacourt ; elle se refuse, indignée, mais Mme de Brionne, Mme de la Popelinière, Mme de Rochechouart s’offrent impudemment. Louis XV, le plus méfiant et le plus dissimulé des hommes, redoute ces ambitieuses dont la fausse tendresse n’est qu’un moyen de parvenir. Il sait que la légende des grandes favorites, d’une Montespan, mère d’enfants légitimes et quatorze ans « vice-reine », hante ces dames orgueilleuses, et que les maîtresses titrées vendent leur honneur contre des honneurs. Il ne veut pas s’embarrasser d’une femme qui demandera insatiablement des charges, des bénéfices, des pensions pour elle et pour sa famille. Peut-être y a-t-il dans son cœur — abîme d’égoïsme et de contradictions — quelque regret de l’amour désintéressé que Mme de Mailly lui a fait connaître et qu’il a récompensé par l’ingratitude ; peut-être aussi, le désir d’être homme plutôt que Roi pour une favorite obscure qui, n’ayant rien à espérer, ne gênerait point. Sortie du néant, elle rentrerait dans le néant, sur un mot du maître, et si, par hasard, elle s’éprenait de lui, sa passion, tout humble et tout adorante, donnerait un ragoût à la volupté sans se hausser jusqu’à l’exigence. Louis XV rêve sans doute, vaguement, de ces esclaves de harem, de ces sultanes élues qui ne sont rien de plus que de belles chattes familières. Sa curiosité va vers la bourgeoise, la jolie femme de Paris, dont le règne commence dans la société française. Par les rapports de police et les indiscrétions de la poste, il connaît la vie privée de ses sujettes, leurs liaisons et leurs aventures. Il en parle, le soir, à son valet de chambre Binet. Et dans cette liberté du coucher, où le Roi se laisse aller à d’étranges confidences, Binet raconte ce qu’il sait de Paris et des Parisiennes : il nomme — sans la proposer comme on l’a dit — et par hasard, sa cousine, Mme d’Étiolles, qui souhaite, pour son mari, une place de fermier général… Mme d’Étiolles, « la dame en rose » de la forêt de Sénart ! Devant les yeux pensifs du Roi, une gracieuse figure passe, emportée dans le phaéton bleu, sous les arbres d’or et de cuivre. Cette « petite d’Étiolles » qui inquiétait la pauvre Châteauroux, cette protégée de l’intrigante Tencin, cette jeune beauté si mal née, si bien instruite, qui enchante les salons de la finance, elle n’a pas d’amant, pas encore… Vertueuse ? Ce serait trop dire. Elle prétend se garder, n’être qu’à son mari — sinon au Roi de France, qu’elle aime sans espoir… » Cette idée amuse le Roi… Une « petite d’Étiolles », cela ne compte guère. On peut la cueillir, si elle se présente en solliciteuse, et l’honorer d’un caprice sans lendemain…


Bientôt, les gens informés chuchotent… Quelle est la femme mystérieuse qui a été introduite par Binet dans les « intérieurs » de Versailles ? Est-ce la même dont parle le duc de Luynes, racontant un bal masqué chez Mesdames ? « On prétend que le Roi fut, il y a quelques jours, à un bal en masque dans la ville de Versailles. On a même tenu, à cette occasion, quelques propos de galanterie, et l’on croit avoir remarqué qu’il dansa hier avec la même personne dont on avait parlé. Cependant, c’est un soupçon léger et peu vraisemblable. Le Roi paraissait avoir grand désir, hier, de n’être point reconnu. »

Ces bals travestis, c’était la revanche de la fantaisie contre l’ennui de la vie de cour ; c’était l’oubli de la hiérarchie et de l’étiquette, l’illusion, pour le Roi, d’être, sous le masque, un simple particulier. Il allait, déguisé, où il ne se fût jamais montré, à visage découvert, dans sa majesté souveraine : à des bals privés, à des bals publics, et même au bal de l’Opéra, en payant sa place comme tout le monde. Quelques amis seulement l’accompagnaient. Dans ces fêtes, le Roi, mal gardé, nullement défendu, aurait pu être, pour un Damiens, une proie facile… Il n’y songeait pas. Lui, si méfiant, il se fiait à l’amour du peuple, au vieux pacte de fidélité qui liait encore la France aux Bourbons.

Or, jamais la liberté ne fut plus grande qu’aux fêtes de 1745 lorsque le Dauphin épousa l’Infante Marie-Raphaelle. La nuit du 27 février, les grilles du Château s’ouvrirent pour laisser pénétrer dans l’avant-cour deux interminables files de carrosses. Les invités de Louis XV descendaient devant l’escalier de marbre, et n’étaient contrôlés que par des huissiers debout derrière une barrière en bois de chêne. Point de billets. Il suffisait qu’une seule personne, le masque enlevé, donnât son nom et les noms de ceux qui l’accompagnaient. À minuit, la foule déborda les barrières et submergea les huissiers. Paris était dans le Château, et sous l’étincellement des lustres, entre les boiseries dorées et les hautes glaces qui avaient reflété les cérémonies réglées comme des ballets et les fastes du Roi-Soleil, ce fut la plus étonnante cohue.


Regardez l’estampe de Cochin, qui a fixé pour la postérité le tumulte et la bousculade de cette nuit. L’artiste a interprété son sujet dans un sens gracieux et noble. Il a bien montré une bande qui soupe, assise sur le parquet, mais il a éliminé ces gens de mauvaise compagnie, bourgeois et tout petits bourgeois, dont le sans-gêne offensait si fort la princesse de Conti. Les danseurs masqués ou démasqués, Arlequins, Pierrots, Scaramouches, Persans aux longues robes, Turcs aux larges turbans côtelés, Indiens, nécromants, bergères, nymphes, déesses, tout le Lignon et tout l’Olympe, toutes les grandes Indes et toute la Chine, mêlent leurs couleurs éclatantes, leurs formes bizarres, leurs gestes enivrés, leurs pas qui s’affolent, leurs intrigues qui se croisent, leur gaieté qui monte et pétille comme le vin de Champagne versé par les pages du Roi. Les lustres sont des grappes de cristal et de lumière ; les girandoles fleurissent de feu les murs ornés de trophées et d’emblèmes. Dans la profondeur des fenêtres, les gradins, les estrades, semblent des espaliers de fruits multicolores. L’air surchauffé, alourdi par l’odeur de la cire et les parfums du bal, est traversé de frissons et de bourdonnements. Mille abeilles musicales s’envolent des harpes, des flûtes, des violons, essaims enragés dont la vibration entraîne la foule. Et les grandes statues solennelles, blanches parmi l’orgie des lueurs et des couleurs, contemplent la folie de cette nuit de leurs yeux tranquilles.

Une porte s’ouvre. Il y a un remous dans la masse tourbillonnante, puis un arrêt. Les têtes poudrées et scintillantes s’inclinent… Ceux qui ne voient pas poussent les spectateurs favorisés. Qu’y a-t-il ?… Qui fait cette entrée triomphale dans le pays de la Fantaisie ?… Le Roi ?… Oui, sans doute, le Roi !… Les femmes se précipitent. Elles veulent le voir et surtout être vues de lui… N’a-t-on pas dit qu’il cherchait une Vénus à qui donner la pomme d’or ? Bien des cœurs faciles s’émeuvent sous les dominos. Le flot soyeux des jupes larges, le piétinement nerveux des petits souliers entourent le cortège qui s’avance… Voici la reine Marie, aimable sans beauté, et, bien avant l’âge vieille dame délicieuse, appuyée sur le bras de son chevalier d’honneur ; voici le petit couple princier, les époux adolescents, héros de la fête, le Dauphin et la Dauphine, travestis, lui, en jardinier, elle, en bouquetière… Voici le duc et la duchesse de Chartres… Mais le Roi… ? Il n’est pas dans le cortège… Et les curieuses, déçues, refluent lentement sur le passage de la Reine qui ne les intéresse point.

Cependant, par une autre porte, d’étranges formes sombres arrivent. On dirait que les jardins marchent à la conquête du Château. Huit grands arbres, des Ifs taillés, tout ronds, avec de grosses têtes en boule, processionnent gravement parmi les danseurs. Cherchent-ils leurs hamadryades qui ont fui les quinconces pour aller au bal ? Sont-ils des dieux métamorphosés ou des héros enchantés par un magicien ? Dans leur noire verdure, on distingue des traits grotesques, les fentes des yeux et de la bouche. « Je te connais, bel arbre, je te connais ! » murmurent les nymphes et les bergères. Le bruit court que le Roi se cache sous ce travestissement végétal… N’est-ce pas lui qui cause avec la petite Mme d’Étiolles ?… La Présidente Portail, fameuse par son audace libertine, voudrait bien dire, en toute certitude à l’If royal : « Je te connais ». Elle s’attache à lui, le perd dans la foule, le retrouve, l’agace, et après un bref colloque, consent à suivre la grosse boule verte qui s’incline comiquement vers elle… Tant pis pour Mme d’Étiolles !… Ce n’est pas elle qui remplacera Mme de Châteauroux…


L’If et la Présidente ont gagné secrètement l’antichambre de l’appartement du Roi. L’homme masqué ouvre une porte, pousse la belle toute émue dans un petit logement obscur qui est celui du premier valet de chambre du Roi. Ils sont en sûreté, seuls et libres, et enhardis par les ténèbres. La Présidente ne se défend pas : elle est trop heureuse d’être vaincue, et parmi le froissement du feuillage et le murmure des baisers, elle songe au dépit des autres femmes, demain… Elle ne demande que des promesses en échange des réalités qu’elle prodigue. L’If promet tout ce qu’elle veut. Un peu décoiffée, un peu chiffonnée, un peu lasse et très fière, elle quitte la chambre noire, rentre avec son vainqueur dans le bal… Ô ciel ! qu’est cela ? Dans un groupe de gentilshommes, le Roi Louis XV, non masqué, traverse le salon de l’Œil de Bœuf. L’If maudit quitte le bras de la Présidente, éclate de rire et disparaît.

La pauvre dame en est pour sa courte honte, et comme les Ifs des bals de Versailles sont aussi indiscrets que les roseaux du roi Midas, tout Paris apprendra cette aventure, ainsi que le nom du héros qui est M. de Briges, le « bel homme », écuyer du Roi et grand ami de Mme d’Étiolles.

Celle-ci, qui est au bal depuis le premier moment, et qui savait trouver le Roi de France dans le Roi des Ifs, a gardé son domino de soie rose pour intriguer Louis XV. Il l’a devinée, rien qu’à la voix, rien qu’au parfum. Il l’a pressée de se démasquer : elle a consenti, mais en imitant la fuite de Galathée. À peine le capuchon rabattu a-t-il découvert le joli visage de la dame de la forêt, que la belle s’est enfuie, laissant tomber aux pieds du Roi un petit mouchoir de dentelle. Louis XV le ramasse, cherche Mme d’Étiolles, l’aperçoit de loin et lui lance adroitement le chiffon symbolique. Un murmure s’élève : « Le mouchoir est jeté… » Et pendant que le Roi va se délivrer de son habit trop lourd, la dame en rose, tremblante de son triomphe, demande sa voiture et s’en retourne à Paris.

À quoi songe-t-elle en regardant, par les glaces du carrosse, le Château tout illuminé s’éloigner dans la nuit d’hiver ? Se dit-elle qu’elle y rentrera un jour, par la grande porte, en maîtresse déclarée et non plus en solliciteuse furtive ? Se souvient-elle de ses origines pour mesurer son élévation et de son mari pour en repousser l’image triste et gênante ? Pense-t-elle à la prédiction de la sorcière qui lui annonça qu’elle serait « presque reine » ? Est-elle troublée, non dans sa chair frigide, mais dans son cœur ignorant de l’amour ? Du remords, elle n’en a pas, puisqu’elle est sûre d’accomplir sa destinée, puisque l’heure qui sonne et qui décide de tout son avenir était marquée depuis son enfance, et que les années de sa jeunesse n’ont servi qu’à préparer cette heure-là ? Aucun scrupule religieux ne l’embarrasse ; ni sa mère, ni son oncle Tournehem, ni ses amis les philosophes, ne la détourneront de son extraordinaire fortune. Personne ne prendra le parti de M. d’Étiolles contre le caprice du Roi. Heureuse, respirant sous la dentelle de son capuchon le parfum du mouchoir froissé par la main royale, « Reinette » savoure l’émotion qui lui vient du Roi et de l’amant ; mais comme elle a les sens rétifs et la tête froide, elle n’est pas assez enivrée pour oublier d’être habile. Elle devine que le Roi est séduit, non pas asservi. Elle calcule les gages qu’elle accordera et ceux qu’elle demandera. Que dirait-elle si elle savait que, cette même nuit, Louis XV a remarqué une autre femme, une jeune fille, parente de l’abbé de Bernis, et qu’il lui a donné un rendez-vous — comme à Mme d’Étiolles et à quelques autres — au bal de la Ville de Paris, qui clôturera les fêtes du mariage ?

Le Roi avait reçu Paris dans son château. Paris, à son tour, recevait le Roi dans la maison communale, le vieil Hôtel de Ville, qui n’était plus qu’une immense salle de bal. Au dehors, grouillait et bruissait le peuple, mis en joie par les illuminations, par les orchestres en plein air, par les distributions de viande et les fontaines de vin. Les badauds, traînant des enfants selon la coutume parisienne, allaient de la place Louis-le-Grand, ornée de galeries en treillage, à la galerie peinte de paysages qui traversait le Carrousel ; de la rue de Sèvres, décorée de pampres, à l’arc de triomphe de la place Dauphine. Le Roi devait garder l’incognito et réserver à M. le Dauphin l’honneur de la réception officielle. Pour admirer l’héritier du trône, les invités du Prévôt des Marchands risquèrent un écrasement épouvantable. La bousculade, l’envahissement de l’Hôtel par toutes sortes de gens conviés et non conviés furent tels que les vingt-quatre gardes du Dauphin eurent peine à dégager le Prince et à lui frayer un chemin vers son carrosse. Un Mac-Nab du temps nous a laissé la comique vision de ce bal de l’Hôtel de Ville qui semble avoir créé une tradition pieusement conservée jusqu’à nos jours.

« Il y a eu, raconte l’avocat Barbier, une foule et une confusion de monde terribles. On ne pouvait descendre ni monter les escaliers. On se portait dans les salles, on s’y étouffait, on s’y trouvait mal. Il y avait six buffets mal garnis ou mal ordonnés ; les rafraîchissements ont manqué dès trois heures après minuit. Il n’y a qu’une voix à Paris pour le mécontentement de ce bal.

« Après avoir marqué tant de difficulté et de délicatesse pour le choix de ceux qui devaient prendre part à la fête, il faut qu’il ait été donné non seulement des billets sans nombre, mais à toutes sortes de gens sans mesure, et sans doute à tous les ouvriers et fournisseurs de la Ville, car il y avait nombre de chienlits ».

Le Dauphin, tiré de cette pétaudière, roulait sur le chemin de Versailles, quand, à Sèvres, il croisa le carrosse du Roi. Louis XV, en domino noir, venait… du bal public de Versailles, où il était allé pour tuer le temps avec quelques familiers. Il lui en avait coûté un écu. Le Dauphin dut faire à son père une horrifique description de l’Hôtel de Ville, car Sa Majesté s’en fut tout bonnement à l’Opéra, où elle paya son entrée et dansa deux contre-danses. Un peu plus tard, en simple fiacre — comme fit plus tard Marie-Antoinette — le Roi et sa compagnie allèrent à l’Hôtel de Ville. Louis XV n’y rencontra pas la jolie parente de l’abbé de Bernis que sa famille avait prudemment gardée au logis, mais il y rencontra Mme d’Étiolles. Elle était, comme le Roi, en domino noir, et dans le plus grand désordre, ayant été poussée et repoussée par la foule. De la jeune fille absente il ne fut plus question. Si le Roi en avait quelque regret, Mme d’Étiolles l’en consola bien vite. Ils allèrent se remettre un peu dans le cabinet du Prévôt. Après un entretien des plus tendres et sans doute quelques privautés légères qui firent désirer au Roi d’autres faveurs, le couple amoureux, escorté par le duc d’Ayen, quitta l’Hôtel de Ville. Certains ont cru que Louis XV emmena sa belle à Versailles : Mme d’Étiolles était trop fine pour ne pas se défendre un peu. Se donner sans conditions dans l’éblouissement du premier baiser, c’est le fait d’une femme très sensuelle ou très naïve ; ce n’est pas le fait d’une Mme d’Étiolles, qui a la tête froide, qui sait bien ce qu’elle veut et où elle va.


— Où dois-je vous conduire ? demanda Louis XV.

— Chez ma mère.

Suprême habileté ! L’aventure change de caractère. Le Roi n’a plus le sentiment que la « petite d’Étiolles » est une rose à cueillir, d’un geste négligent. Elle sauve une apparence de dignité : elle se farde d’une pudeur qui la rend désirable. Eh bien ! le Roi la reconduira chez sa mère. Du coup, l’éternel ennuyé ne s’ennuie plus. Il oublie Versailles et le Dauphin qui goûte, à cette heure, les chastes joies de l’amour légitime. Il oublie la cohue de l’Hôtel de Ville, et M. le Prévôt, et les corvées du métier de Roi. Dans le fiacre où il presse la jeune femme contre lui, malgré la présence du duc d’Ayen, il se divertit à jouer le rôle d’un amoureux de comédie. Il redevient jeune ; il devient gai. Le fiacre avance péniblement. Aux carrefours, des sergents l’arrêtent. Le Roi s’étonne… Comment ? On ne passe pas ?… Que le cocher enlève donc son cheval ! Le cocher se récrie. Il ne veut point d’affaire avec les sergents. Louis XV dit au duc d’Ayen :

— Donnez-lui un louis. Il passera.

— Un louis ? Votre Majesté doit s’en garder ! Demain, la police sera instruite, fera des recherches, saura où nous sommes allés. Il suffira d’un écu de six livres.

Il suffit. À la barbe des sergents, les chevaux entraînent la voiture, et le Roi de France ramène sa future maîtresse, comme une demoiselle très sage, chez sa maman.

Puis il retrouve son carrosse, regagne Versailles où il arrive à huit heures et demie du matin, pour changer d’habit, entendre la messe obligatoire et s’aller coucher. À cinq heures après-midi, il dormait encore.


V


Ils se revirent et furent amants. Cela dut advenir dans les jours qui suivirent la fête de l’Hôtel de Ville, mais la date exacte et le lieu du premier rendez-vous demeurent incertains. S’il faut en croire Richelieu, Binet introduisit sa parente dans le secret des Petits Appartements où elle soupa, seule, avec le Roi. D’autres ont prétendu que Louis XV, incognito, lui rendit visite, dans la maison de la rue Croix-des-Petits-Champs. Le 10 mars, le bon duc de Luynes, le fidèle ami de la Reine, note que « les bals en masque ont donné l’occasion de parler des nouvelles amours du Roi et principalement d’une Mme d’Étiolles qui est jeune et jolie ». Le bruit court qu’elle est presque toujours « dans ce pays-ci » — entendez Versailles — « et que c’est le choix que le Roi a fait ». M. de Luynes, qui eût accueilli avec inquiétude l’avènement d’une favorite, ajoute tranquillement :

« Si le fait était vrai, ce ne serait qu’une galanterie et non pas une maîtresse. »

Mais, dans la première semaine d’avril, à une représentation de la Comédie-Italienne, Mme d’Étiolles, « fort bien mise et fort jolie », est dans une petite loge grillée, tout près de celle du Roi. Le 26 avril, le nonce du pape, Mgr Durini, écrit au cardinal Valenti qu’il y a une grande agitation à la cour, « parce que le Roi, plein d’un amour fou pour Mme d’Étiolles, fait mauvaise mine à tous ceux qu’il soupçonne de condamner sa passion ». Le surlendemain, 28, le Journal du duc de Luynes mentionne le scandale qui vient d’éclater et qui contraint le Roi et sa maîtresse à une sorte d’aveu de leurs relations, en attendant la déclaration officielle. M. Le Normant d’Étiolles s’est fâché et la « galanterie » menace de tourner au drame… du moins, c’est Mme d’Étiolles qui le dit. Dans ces premiers temps confus et troublés de sa liaison, elle tâte le sol où elle avance, avec une prudence de chatte. Elle sait que le Roi, très amoureux, très pris sensuellement, refuse d’engager l’avenir. Il vit, avec sa maîtresse, au jour le jour, bien décidé à rompre quand la satiété viendra, et déjà, il a failli se reprendre. Une rupture ? Non : une défensive sournoise qui est bien dans son caractère dissimulé. Mais si Louis XV pouvait se détacher de Mme d’Étiolles, il se rattacherait à elle par esprit de contradiction, du moment qu’on la lui dispute. Le « parti dévot » conduit par Boyer, évêque de Mirepoix, s’agite autour de la Reine et du Dauphin, pour écarter le danger pressenti, pour intimider Binet qu’on rend responsable du scandale. Il suffit que Binet, menacé maladroitement par l’évêque, veuille sauver sa place et qu’il aille se plaindre au Roi. L’orgueil ombrageux de Louis XV servira, mieux que son amour, le dessein de Mme d’Étiolles. Puisqu’on prétend l’écarter de lui, il la rappellera plus fréquemment dans les Petits Cabinets. Bientôt, elle y demeurera, cachée, sauf pour les intimes des soupers, et nuit et jour, dans l’ombre du maître. C’est à ce moment que l’habile jeune femme risque la partie suprême. Elle, si douce, si gaie, si joliment pliée à l’humeur du Roi, toujours prête à le divertir par des chansons et des contes, elle paraît languir, elle pleure sans trop se cacher, et jusque dans les bras du Roi, une pensée triste la hante… Louis XV l’interroge. Que craint-elle ?… Elle fait d’abord quelques façons, puis elle avoue l’extrême frayeur qu’elle a de M. Le Normant d’Étiolles… Il n’est point à Paris, c’est vrai. Un ami complaisant, M. de Savalette, l’a invité pour les fêtes de Pâques dans son château de Magnanville, mais avant son départ, il devait soupçonner quelque chose, et lorsqu’il sera revenu, que fera-t-il ?… Jeanne-Antoinette joue supérieurement le jeu classique des femmes qui excitent la jalousie d’un homme pour le mener plus loin qu’il ne veut aller. Elle dépeint l’excellent M. d’Étiolles comme un second Barbe-Bleue qui la reprendra, de gré ou de force, et la tuera sans doute. Il n’en faut pas davantage pour fouetter la passion du Roi qui n’admet pas de rivaux, et Mme d’Étiolles emporte la promesse de cette « déclaration » qui fera d’elle l’égale des Mailly, Vintimille et Châteauroux, une sorte de fonctionnaire royal de l’amour, une « grande officière de la Couronne ».

Pendant ces débats, le paisible M. d’Étiolles se reposait à Magnanville et se réjouissait de rentrer bientôt chez lui où il retrouverait sa chère Jeanne-Antoinette et sa petite Alexandrine. Comme il allait partir, l’oncle Tournehem arriva. Il devait montrer un visage composé où se mêlaient singulièrement la fierté, la compassion, l’ennui et une fausse tristesse, car s’il aimait son neveu, il préférait Jeanne-Antoinette, et s’il les avait mariés, naguère, c’était par intérêt pour elle plus que par tendresse pour lui. Entre le neveu et la nièce, s’il était obligé de choisir, le choix était fait. Les liens du sang, l’honneur n’étaient rien pour M. de Tournehem devant l’extraordinaire fortune de « Reinette » — fortune qu’il avait préparée, sinon prédite. Le « morceau de Roi » appartenait au Roi, et le simple trésorier n’avait qu’à baisser la tête… M. de Tournehem avertit donc M. d’Étiolles de ne plus compter sur sa femme, envahie tout entière par une passion si violente qu’elle n’avait pu lui résister. Il ne restait plus d’autre parti à prendre qu’une séparation amiable et définitive. M. Le Normant d’Étiolles semble n’avoir pas estimé l’honneur que lui faisait le Roi. Il n’avait pas encore atteint cette perfection de philosophie qui était propre aux maris, dans le charmant XVIIIe siècle ; il n’avait pas l’étoffe d’un vrai courtisan, complaisant en toutes choses à la volonté du souverain ; enfin, il avait le ridicule d’aimer sa femme. Il se comporta sans élégance : il pleura, cria et, de douleur s’évanouit. Cette défaillance qui émeut notre sympathie pour cet époux infortuné, dut paraître bien choquante aux yeux de l’oncle. M. de Tournehem ranima son neveu. Alors M. d’Étiolles chercha des armes pour se tuer et l’on dut le défendre contre lui-même. Il parla d’aller à Versailles, de réclamer hautement Jeanne-Antoinette, de l’arracher même d’entre les bras de Louis XV. L’oncle le persuada, non sans peine, de demeurer où il était, d’écrire à sa femme et d’attendre la réponse. La lettre écrite, M. de Tournehem l’emporta et la remit lui-même à Mme d’Étiolles… Celle-ci — et c’est une très vilaine page de son histoire — lut sans émotion la pauvre lettre mouillée de larmes et, par un raffinement d’indélicatesse que nous ne pouvons lui pardonner, elle la fit lire au Roi. Qu’elle fût insensible au désespoir de M. d’Étiolles, cela s’explique assez : la femme qui aime, dans la première ivresse d’un bonheur mal assuré, oublie le passé qui la gêne, et, s’il se remet sur son chemin, écarte impitoyablement l’obstacle. C’est seulement dans les grandes âmes que l’amour ne détruit pas la pitié. Mme d’Étiolles n’avait pas l’âme grande, et c’était bien la faute de ceux qui l’avaient formée. Elle crut que le style d’un mari trompé amuserait beaucoup le Roi et peut-être s’imagina-t-elle que le désir de son amant s’aviverait pour une maîtresse si éperdument chérie et regrettée par le premier possesseur. Habile, trop habile, ayant cela de la courtisane qu’elle calculait toujours ses moindres actes et qu’elle utilisait à son profit les moindres circonstances, elle dépassa le but. Louis XV, plus égoïste que méchant, se souvint-il, dans le secret de son cœur, de pareilles douleurs qu’il avait causées, de la souffrance silencieuse de la Reine, du désespoir de Mme de Mailly ? Éprouva-t-il ce sentiment que les femmes ne comprennent guère et qu’elles offensent à leur insu, ce mystérieux instinct de solidarité masculine qui existe même entre des rivaux, et qui met les fils d’Adam en garde contre les filles d’Ève ? Au lieu de rire, après avoir lu la lettre de M. d’Étiolles, il la rendit à Jeanne-Antoinette et dit froidement :

« Vous avez, Madame, un mari bien honnête homme. »

Mais l’« honnête homme » n’en fut pas moins exilé. Chargé de faire la tournée des fermiers généraux en Province, il demeura douze mois en Avignon, où il fut sérieusement malade. Le 15 juin 1745, une ordonnance du Châtelet sépara de biens les deux époux ; Mme d’Étiolles reçut trente mille livres sur sa dot, et obtint la garde de sa fille Alexandrine. M. d’Étiolles fut long à se consoler, mais il se consola. Sa femme avait changé de nom. Elle était, pour lui, comme morte. Cependant il eut quelquefois des occasions pénibles d’évoquer cette épouse disparue de sa vie et de son cœur. Il dînait un jour, en cérémonie, dans une ville de province où il avait été reçu avec beaucoup de civilité, parce qu’il était une manière de personnage et fort aimable. Un des Convives, maître sot, qui voulait tout connaître et ne savait rien que sa petite ville, demanda quel était « ce monsieur avec qui tout le monde était si poli ». « Pouvez-vous l’ignorer ? répondit-on. C’est le mari de la marquise de Pompadour. » Au dessert, l’homme bien renseigné par ses voisins se leva, réclama le silence et le verre en main : « Monsieur le marquis de Pompadour, dit-il, voulez-vous bien me permettre d’avoir l’honneur de saluer votre santé ? »

Il y eut un grand froid, et le héros de la fête feignit de n’avoir rien entendu.

Maintenant, M. Le Normant d’Étiolles rentre dans une heureuse obscurité. Il ne sera plus question de lui pendant de longues années, et nous ne l’apercevrons plus qu’une seule fois, et de très loin, lorsque sa femme, déclinante et menacée, aura, un jour, la fantaisie sans lendemain d’être dévote.


VI


Le 6 mai 1745, le Roi et le Dauphin partirent pour l’armée de Flandre, et tandis que les tapissiers de la cour remettaient à neuf l’appartement blanc et bleu de Mme de Châteauroux, encore tiède du souvenir de la morte, Mme d’Étiolles quitta Versailles. L’amoureuse volonté du Roi l’envoyait faire une retraite à la campagne, chez M. de Tournehem. Elle revenait, libre et triomphante, dans ce même château d’Étiolles où son mari ne rentrerait plus.

Cette solitude imposée lui fut légère. Elle vit ses parents et aussi les parents de M. d’Étiolles. Mme d’Estrades, sa cousine, Mme de Basch, sa belle-sœur, qui ne se piquaient pas de délicatesses et adoraient le soleil levant. À demeure, elle avait Bernis et Voltaire, confidents et conseillers, qui lui tenaient compagnie. Elle avait aussi les lettres quotidiennes du Roi, scellées d’une devise galante, avec ces mots « Discret et fidèle ». Mme d’Étiolles tenait à la fidélité beaucoup plus qu’à la discrétion, mais elle sentait bien que le Roi ne pouvait l’avouer tant qu’elle portait ce nom bourgeois de Le Normant d’Étiolles. Au début de juillet, elle possédait déjà quatre-vingts lettres de Louis XV, et les dernières portaient comme suscription : « À Madame la Marquise de Pompadour », et Voltaire écrivait aussitôt :

Il sait aimer, il sait combattre ;
Il envoie en ce beau séjour,
Un brevet digne d’Henri Quatre
Signé : Louis, Mars et l’Amour…

C’est ainsi qu’il payait le service rendu par son amie devenue sa protectrice, et qui lui avait fait avoir la charge de premier gentilhomme de la chambre, et d’historiographe du Roi. L’habile homme, qui savait si bien conduire ses affaires, flattait à la fois et la Reine et la favorite, et leur offrait successivement son poème sur la Bataille de Fontenoy, assez plate imitation de Boileau. On le voit « cet enfant gâté du genre humain », ce philosophe un peu singe, petit corps desséché et brûlé par l’esprit, assis dans le salon d’Étiolles et buvant le Tokay envoyé par le Roi ; cependant que dans le fauteuil vis-à-vis du sien, se tasse et se carre celui qu’il appelle, « Babet, la bouquetière », l’aimable Bernis, rose et rond, ami des dames, joie des salons, mieux né, mieux élevé que le philosophe, connaissant mieux que lui le vrai monde et plus capable de guider une débutante dans les sentiers difficiles de la cour. L’abbé n’était pas venu à Étiolles de son plein gré et sans scrupules de conscience, mais sur la prière instante du Roi. Il avait demandé conseil « aux plus honnêtes gens » qui le pressèrent d’accepter l’invitation de Mme d’Étiolles. « Il vint m’en parler, raconte Mme de la Ferté-Imbault. Je lui dis que passant sa vie avec des femmes galantes et fort galant lui-même, je trouvais qu’il y avait plus à gagner pour lui d’être le confident du Roi et de sa maîtresse que de l’être de tous les beaux messieurs et belles dames à la mode. Personne, au reste, n’avait alors l’idée du rôle que Mme d’Étiolles jouerait à la Cour et je me mettais en fureur quand on me disait qu’elle en jouerait un grand. » Bernis avait vu plus loin que la « Marquise Carillon ». Tout en chantant sur sa petite flûte de berger d’opéra, Les fossettes de « la jeune Pompadour » :

Deux trous charmants où le Plaisir se joue,
Qui furent faits par la main de l’Amour.

l’abbé donna d’utiles leçons à la marquise, et ayant reconnu dans son âme « un amour-propre trop aisé à flatter et à blesser, et une défiance trop générale, qu’il était aussi facile d’exciter que de calmer », il l’accoutuma à entendre de lui la vérité toute pure et sans aucun ménagement. Il ne pouvait lui rendre un plus grand service, et tous les poèmes de Voltaire ne valaient pas une de ces vérités « quelquefois dures » qui se mêlaient aux roses des bouquets de « Babet ».

Cet été de 1745, ce bel été tout sonore de cloches joyeuses et de Te Deum, tout doré de gloires de Fontenoy, de Gand, de Bruges, d’Oudenarde, ce fut pour Mme de Pompadour le temps d’un bonheur sans ombre qu’elle ne devait plus connaître. En septembre, un autre temps commença pour elle, avec le retour du Roi et le début de la vie officielle. Elle était marquise ; et la tache originelle de roture était lavée par le décret du souverain qui, seul, crée la noblesse ; elle portait ce joli nom de Pompadour, acheté à l’héritier d’une famille éteinte, avec la terre patronymique située en Limousin ; mais, pour avoir droit de cité à la cour, il lui fallait encore être « présentée ». On se demandait quelle grande dame aurait la bassesse de servir de marraine à l’ex-demoiselle Poisson. L’abbé d’Aydie, très lié avec la princesse de Conti, lui dit, peu de jours avant la cérémonie :

« Quelle est la… qui pourra présenter une pareille femme à la Reine ?

— L’abbé, dit la princesse mourant de rire, n’en dites pas davantage, car ce sera moi.

Elle n’ajoutait pas qu’elle jouait un double jeu assez vil, car elle avait sollicité du Roi la faveur de conduire Mme de Pompadour, tout en assurant à la Reine qu’elle cédait au désir formel du Roi.

Cette cérémonie de la « présentation » comportait un rituel compliqué, qu’il fallait étudier comme une comédie et comme un ballet, avant de se produire sur le dangereux théâtre de Versailles. Mme de Pompadour, danseuse et comédienne habile, n’était pas embarrassée par les révérences et connaissait d’instinct la façon de marcher en habit de cour et de repousser du talon l’immense traîne mobile appelée « bas de robe ». Un autre souci l’occupait. Elle savait que l’événement faisait parler tout Paris et que, déjà, l’on avait arrangé la conversation qu’elle aurait avec la Reine ; elle savait que ses moindres gestes, ses intonations, sa rougeur ou sa pâleur seraient guettés et commentés. Pour les amis dévoués de la Reine et du Dauphin, les rivales évincées, les favoris jaloux, les ministres inquiets, pour tous, quelle joie si la nouvelle marquise laissait percer quelques traits de Mlle Poisson ! Certes, bien des gens espéraient encore que la « petite bourgeoise » ferait quelque bourde ou quelque faux pas et se perdrait par le ridicule.

Mais elle avait si bien répété son rôle qu’elle était sûre d’elle-même, lorsqu’elle parut, le mardi 14 septembre, dans l’appartement du Roi. Un monde prodigieux remplissait l’antichambre et la chambre. La princesse de Conti, suivie de sa dame d’honneur, de Mlle de Lachau-Montauban et de Mme d’Estrades, présentée la veille, conduisait l’héroïne du jour, magnifiquement vêtue et parée. L’énorme panier, la lourde queue qui rendaient plus pesant le grand habit de brocart, ne gênaient pas sa démarche noble ; sa petite tête poudrée scintillait de pierreries ; sa belle gorge, ses beaux bras aux tons nacrés, dans leur demi-nudité de gala, défiaient les critiques jalouses. Elle fit une révérence à la porte du Roi, une seconde au milieu de la chambre, une troisième tout près de Louis XV qui, rougissant et plus troublé que sa maîtresse, murmura des paroles embarrassées. Mais le moment le plus difficile approchait. Après le Roi, la Reine devait recevoir l’hommage de Mme de Pompadour. À travers une foule pressée et sans bienveillance, la marquise et son cortège arrivèrent au cabinet de Marie Leczinska. Les trois révérences accomplies, Mme de Pompadour, ayant ôté le gant de sa main droite et fait le geste de prendre le bas de la jupe de la Reine pour la baiser, la Reine retira doucement sa jupe, selon l’usage établi à la cour de France ; et la marquise, en relevant la tête, vit, pour la première fois de tout près, la femme de Louis XV. Il n’y avait pas de colère, à peine de mélancolie sur ce visage résigné que le bonheur, autrefois, rendait charmant, avec son petit nez incorrect, ses yeux fins, sa bouche malicieuse, et qui s’était fané dans les larmes. À quarante-deux ans, Marie Leczinska avait pris le ton et l’allure d’une vieille dame. Elle ne mettait plus de rouge et se coiffait d’une fanchon de dentelle noire. Ce n’était pas une rivale : c’était à peine une femme ; mais c’était l’âme la plus belle qui fût à la cour, et c’était la Reine. Mme de Pompadour, pénétrée de respect, attendait qu’elle lui parlât. Quelques mots seulement ! Un compliment banal sur sa robe, comme en disent les femmes qui n’ont rien à dire. Mais la Reine avait de l’esprit. Elle voulut décevoir les gens qui avaient « arrangé » la conversation ; et elle s’avisa de demander à la marquise des nouvelles de Mme de Saissac, qu’elle avait connue à Paris. Mme de Pompadour sentit l’intention bienveillante, et plus émue que par un accueil glacé, elle murmura :

« J’ai, Madame, la plus grande passion de vous plaire. »

Le duc de Luynes, témoin de la scène, dit que la Reine parut assez contente du discours de Mme de Pompadour. Le public, « attentif aux moindres circonstances de cet entretien », prétendit qu’il avait été long, « qu’il avait été de douze phrases ».

Il y avait, dans cette attitude de la Reine, une volonté de soumission et de résignation chrétienne ; mais il y avait aussi peut-être, obscurément, le secret plaisir d’une revanche sur les maîtresse anciennes, et surtout sur la première, cette Mme de Mailly, qui avait été, pour Marie Leczinska, une rivale — la seule rivale détestée, celle qui avait volé le cœur du Roi. Les autres n’avaient rien pris à la Reine, puisque, déjà, la Reine avait tout perdu. L’épouse délaissée avait souffert de leur triomphe insolent, mais la blessure inguérissable, c’est Mme de Mailly qui l’avait faite. Une femme nouvelle paraissait, qui détachait le Roi de ses souvenirs ; une femme qui, dès le premier moment de sa faveur, affectait le plus profond respect pour la Reine et — chose étrange ! — ne lui était pas ennemie !… Mystère du cœur féminin ! Le choix scandaleux du Roi — scandaleux pour toute la noblesse ! — rassurait presque la Reine, par la distance énorme qui mettait la « petite d’Étiolles » si loin de l’épouse couronnée, et ne permettait de l’une à l’autre aucune comparaison.

Ces sentiments de la Reine, ignorés des courtisans et peut-être d’elle-même, se révélèrent ainsi, dans la première rencontre, et ne se démentirent jamais. Le Dauphin n’avait pas les mêmes raisons d’être indulgent. Il le fit bien voir quand il accueillit la nouvelle présentée d’un visage glacial. Contraint, par l’étiquette, de lui donner l’accolade, joue contre joue, il lui tira la langue, comme il avait fait, autrefois, dans un bal paré, à Mme de Châteauroux. Le Roi, qui apprit cette incartade, envoya son fils en pénitence à Meudon. Le jeune prince, dans cet exil de quelques jours, eut le loisir d’approfondir son mépris et sa haine pour la créature de péché dont la présence à la cour offensait sa mère et mettait en mortel péril l’âme du Roi.

Ainsi fut accomplie la prophétie de Mme Lebon, qui reçut, pour sa récompense, cinq cents livres sur la cassette de Mme de Pompadour. La « Reinette » de Mme Poisson était vraiment la « reinette » de France.


VII


Il existe encore, sous les toits du château de Versailles, à la hauteur des statues, du côté de la Chapelle, un petit appartement dont les fenêtres regardent le parterre du nord. L’ascenseur rudimentaire, appelé « fauteuil volant » ou « chaise à se guinder », qui épargnait aux visiteurs la rude montée de cent marches, a disparu. La solitude et le silence habitent les trois pièces à boiseries grises. Si le fantôme de Mme de Pompadour y revient quelquefois, au crépuscule, il n’y reconnaît que les gracieuses cheminées de marbre, les panneaux des murs, les coquilles sculptées sur le fronton des alcôves, et, par les hautes fenêtres, un moutonnement vert et bleu de feuillages, des eaux miroitantes, des arbres taillés, le plus beau parterre de Le Nôtre, déroulé comme un tapis d’Aubusson aux nobles dessins. À ce nid d’amoureux — une anti-chambre, une chambre, une salle à manger agrandie par une alcôve et flanquée d’un office ou « réchauffoir » pour le service de la table, — il faut, par la pensée, rendre ses tentures de soie aux couleurs douces, ses meubles contournés et marquetés, ses fauteuils élargis à la mesure des « paniers » féminins, ses girandoles, ses lustres, ses tableaux et le joli clavecin qu’animaient les mains légères de la marquise.

Elle vivait là, défendue contre les curiosités indiscrètes, toute voisine de ces Petits Appartements entresolés où le Roi fuyait l’ennui des vastes pièces d’apparat. Louis XV arrivait chez elle, dès le matin ; il y demeurait jusqu’à l’heure de la messe, revenait après l’office, mangeait un potage ou une côtelette et ne se retirait souvent qu’à six heures du soir. Longue journée où la favorite devait employer à divertir son amant toutes les ressources d’une fantaisie ingénieuse.

Au début, la nouveauté de l’amour, la découverte émerveillée que font deux êtres de leurs sens et de leurs cœurs, pouvait remplir les heures secrètes de l’intimité ; mais le premier feu du désir amorti par cette intimité quotidienne, la maîtresse s’apercevait que le plus beau et le plus rare triomphe d’une femme, ce n’est pas de conquérir un amant, c’est de le garder.

Mieux elle connaissait le caractère du Roi, plus elle sentait les difficultés de son rôle d’amoureuse.

Car, avant tout, Louis XV voulait être amusé. L’amour était pour lui un remède à l’ennui dont il souffrait comme d’un mal chronique et incurable. Peut-être n’était-il pas né voluptueux : il l’était devenu en essayant d’échapper à lui-même, et son goût assez tardif pour la femme — après neuf ans de morose fidélité conjugale — tenait peut-être à la curiosité plus qu’au tempérament. Cette curiosité qui va souvent avec une certaine pauvreté d’imagination, qui révèle un besoin perpétuel d’être réveillé par le changement, aucune amante ne peut la satisfaire, et les mille et trois de Don Juan n’y suffiraient point. Mme de Pompadour était moins bien armée que d’autres femmes pour contenter ce monstre de la curiosité libertine qui habitait l’âme mélancolique du Roi. La nature l’avait pétrie d’une matière exquise, mais fragile. Un sang pâle courait dans cette chair blonde, que sa froideur défendait contre l’épuisement de la volupté, et Louis XV fut un peu déçu de trouver la Russie après la Pologne. Il en souffrit dans son amour-propre d’homme beau et sensuel. Une femme de chambre, confidente qui s’attacha fidèlement à la marquise et qui a laissé de curieux mémoires, Mme du Hausset, si familière dans « l’appartement d’en haut » que les deux amants ne se gênaient pas devant elle et la regardaient « comme un chien ou un chat », a levé un coin du rideau de l’alcôve royale. Nous savons, par elle, que « Madame était froide à l’excès pour l’amour », et qu’elle essaya de réveiller la nature somnolente en prenant du « chocolat ambré à triple vanille », des truffes et des potages au céleri. Ce régime échauffant dérangea tout à fait sa santé. Une dame d’honneur de la Dauphine, Mme de Brancas, qui avait fait amitié avec Mme de Pompadour, lui représenta le danger réel qu’elle courait et l’inutilité de ce régime.

« Ma chère amie, dit Madame à Mme de Brancas, je suis troublée de la crainte de perdre le cœur du Roi en cessant de lui plaire. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de prix à certaines choses, et j’ai le malheur d’être d’un tempérament très froid… »

Et elle ajouta en pleurant :

« Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé, il y a huit jours ? Le Roi, sous prétexte qu’il faisait chaud, s’est mis sur mon canapé et y a passé la moitié de la nuit. Il se dégoûtera de moi et en prendra une autre.

« — Vous ne l’éviterez pas, répondit Mme de Brancas, en suivant votre régime, et ce régime vous tuera. Rendez au Roi votre société de plus en plus précieuse par votre douceur ; ne le repoussez pas dans d’autres moments et laissez faire le temps. Les chaînes de l’habitude vous l’attacheront pour toujours. »

Le conseil était sage et dicté par l’expérience. Mme de Pompadour le mit à profit. Elle comprit que le seul contre-poids au goût du changement, c’était l’habitude, et que l’apathie de Louis XV lui offrait une prise plus sûre que la sensualité.


Peu importait la déception secrète du royal amant qui s’irritait de posséder « une macreuse ». Les jours comptent plus que les nuits dans l’existence d’un homme qui ne sait que faire de son temps et qui veut être sans cesse diverti par des objets nouveaux. Quand le Roi monte à l’« appartement d’en haut », une femme qui lui paraît toujours nouvelle, l’accueille d’un visage toujours égal. Elle est la même qu’il connaît si bien et elle est cent autres : jardinière coiffée d’un chapeau de paille ; sultane au large pantalon de soie brochée, à la veste boutonnée et fendue sur la gorge ; grande dame et presque majestueuse ; jeune femme vive et gaie, et spirituelle conteuse d’histoires. De tout ce qui la rend si différente des dames de la cour, de tout ce qui aurait pu la perdre, elle a fait les éléments secrets de sa puissance. Elle a vu tant de gens, tant de choses que Louis XV soupçonne à peine, elle est si joliment dégagée des préjugés qui embarrassent les duchesses ! Avec ses talents de musicienne et de peintre, son élégance exquise, son art de la conversation appris à l’école de Voltaire et de Fontenelle, cette parvenue de génie a tous les traits de la Parisienne de race, qui peut naître dans la boue et s’élever jusqu’aux marches d’un trône, adaptée à toutes les situations, assouplie à toutes les circonstances, capable d’être, s’il le faut, une amoureuse, une artiste, une femme politique, une courtisane, et même une honnête mère de famille, mais, avant tout et toujours, une femme qui veut plaire et qui plaît.

Avec elle, le Roi libère son égoïsme et cède à son indolence. Lui, le concentré, le méfiant, il se livre plus qu’il ne l’a jamais fait — bien qu’il se reprenne par brusques boutades. La marquise apprend à le voir comme l’a peint le duc de Luynes, ni vif ni gai, atrabilaire, impénétrable, « avec un extrême besoin d’exercices violents et de dissipation et des moments de noire tristesse ». Il aime les femmes et n’a nulle galanterie dans l’esprit. Il est souvent dur, et il a une extraordinaire disposition à rester silencieux, comme si parler lui était pénible. La marquise subit les longs silences que toutes les femmes haïssent parce que l’homme, enfermé dans son mutisme, leur échappe et les inquiète. Elle écoute sans impatience des propos qui ont pour sujets habituels le calendrier, les rites et cérémonies de l’Église, le détail des maladies et des opérations. Louis XV aime à parler de la mort — comme tous ceux qui la craignent. Il voit moribonds tous les malades et il leur demande où ils comptent se faire enterrer. Un jour, étant en voiture avec Mme de Pompadour et la maréchale de Mirepoix, il ordonne d’arrêter, appelle un écuyer et dit :

« Vous voyez bien cette petite hauteur ? Il y a des croix, et c’est certainement un cimetière… Allez-y, et voyez s’il y a quelque fosse nouvellement faite. »

L’écuyer obéit et retourne vers le Roi : « Il y a trois fosses, sire, et toutes fraîchement faites… »

« — En vérité, murmure la petite maréchale de Mirepoix, c’est à faire venir l’eau à la bouche… »

Tandis que Mme de Pompadour détourne la tête avec horreur.

Cette prédilection pour le macabre, et aussi ce pessimisme qui s’exprime à propos de tous les projets des ministres, ce goût de cendre que prennent, sur les lèvres du souverain blasé, les plus beaux fruits de la vie, n’est-ce pas le signe d’un secret déséquilibre, que nous appellerions aujourd’hui de noms trop facilement employés : hypocondrie, neurasthénie ?…

Tel est l’homme, dans le particulier, malgré la grande allure noble et la physionomie charmante : un être sans ressources intellectuelles et morales, insensible aux arts, peu cultivé, un de ces êtres qui sont une charge pour eux-mêmes et pour les autres. Et c’est celui-là que la frêle marquise doit soulever d’un abîme d’ennui, et soutenir jusqu’à défaillir sous son poids. Elle y réussit, par un miracle de volonté qui l’use lentement et la tue. Elle ensoleille la vie en clair-obscur des Petits Cabinets ; elle dissipe la tristesse par une chanson ; l’humeur par une anecdote imprévue. Elle accepte les goûts du Roi au lieu de lui imposer les siens, et elle ressemble à ces gracieux virtuoses de l’acrobatie qui, suspendus sur la mort, les muscles tendus, les os disloqués, la sueur aux tempes, ne cessent jamais de sourire.

Le soir — trois ou quatre fois par semaine — on soupe dans les Petits Cabinets ou dans la jolie salle à manger de la marquise. Peu de convives — quelquefois dix-huit, bien serrés autour de la table comme à ce souper que raconte le prince de Croy : « On n’était servi que par deux ou trois valets de la garde-robe qui se retiraient après nous avoir donné ce qu’il fallait que chacun eût devant soi. La liberté et la décence m’y parurent bien observées : le Roi était gai, libre, mais toujours une grandeur qui ne le laissait pas oublier ; il ne paraissait pas du tout timide, mais fort d’habitude, parlant très bien et beaucoup, se divertissant et sachant alors se divertir. Il paraissait fort amoureux de Mme de Pompadour, sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secouée et paraissant avoir pris son parti, soit qu’il s’étourdît ou autrement. Il m’a paru fort instruit des petites choses et des petits détails sans que cela le dérangeât, ni sans se compromettre sur les grandes choses. La discrétion était née avec lui ; cependant on croit que, dans le particulier, il disait tout à la marquise… Il m’a paru qu’il lui parlait fort librement, en maîtresse qu’il aimait, mais dont il voulait s’amuser et qu’il sentait qu’il n’avait que pour cela, et elle, se conduisant très bien, avait beaucoup de crédit, mais le Roi voulait toujours être le maître absolu et avait de la fermeté là-dessus… On fut deux heures à table avec grande liberté et sans aucun excès. Ensuite, le Roi passa dans le petit salon, il y chauffa et y versa lui-même son café, car personne ne paraissait là et on se servait soi-même. Il fit une partie de comète avec Mme de Pompadour, Coigny, Mme de Brancas et le comte de Noailles ; petit jeu ; le Roi aimait le jeu, mais Mme de Pompadour le haïssait et paraissait chercher à l’en éloigner. Le reste de la compagnie fit deux parties, petit jeu. Le Roi ordonnait à tout le monde de s’asseoir, même à ceux qui ne jouaient pas ; je restai appuyé sur l’écran, à le voir jouer. Mme de Pompadour le pressant de se retirer et s’endormant, il se leva à une heure et lui dit, à demi-haut (ce me semble) et gaîment : « Allons ! allons nous coucher ! » Les dames firent la révérence et s’en allèrent, et lui aussi fit la révérence et s’enferma dans ses Petits Cabinets, et nous tous nous descendîmes par le petit escalier de Mme de Pompadour où donne une porte, et nous revînmes par les appartements à son coucher public à l’ordinaire, qui se fit tout de suite… »

Pendant ces soupers du Roi — qui ne ressemblent guère à l’orgie crapuleuse dont la légende se crée déjà et se répand par toute l’Europe — la reine Marie soupe, elle aussi, chez le duc et la duchesse de Luynes, « ses honnêtes gens », ses amis vrais. Elle y retrouve le président Hénault et Moncrif, le cardinal de Luynes, Nangis, le vieux chevalier d’honneur qui se souvient d’avoir respectueusement aimé la duchesse de Bourgogne, et le comte de Tressan qui, dans ce milieu paisible, représentait l’esprit galant et libertin. Tout le monde est assis, malgré l’étiquette ; le chien de la Reine ronfle sur un coussin ; on parle de la vieille cour, du cher roi Stanislas, des petites Mesdames qui font leur éducation à Fontevrault, de M. le Dauphin, de tout ce qui émeut le cœur filial et maternel de la Reine. Mais parfois, il y a de longs silences « comme chez les Anglais » et toute la compagnie sommeille, tirée brusquement de ses songes par le bon cardinal de Luynes qui, certain soir, se croyant à l’église, s’est éveillé en sursaut et a commandé :

« Qu’on assemble le Chapitre ! »

C’est une histoire qu’on redira souvent, et qui fera rire le petit cercle de la Reine. Mais, dans l’intimité plus stricte, encore n’est-il pas vrai que l’on se hasarde très prudemment à parler de celle qui, là-haut, sous les toits couronnés de statues, préside le souper du Roi ? Oh ! certes, nul n’oserait blâmer le maître, et quant à la marquise, on lui sait gré d’être polie, point méchante, point médisante et modeste — relativement. Elle a les plus grands égards pour la Reine, et elle oblige doucement le Roi à une déférence conjugale qu’il avait oubliée. Assurément, les temps sont changés ! Ni Mme de Mailly, ni Mme de Vintimille, ni la hautaine duchesse de Châteauroux, n’ont eu de ces délicatesses de femme à femme, que la Reine devine et qui la consolent un peu de l’abandon. Naguère, on n’aurait pas imaginé que le Roi pourrait un instant s’asseoir auprès de la Reine quand elle joue « à cavagnole » ; lui dire quelquefois un mot presque aimable, lorsqu’elle va le voir le matin, dans sa chambre ; l’inviter même à Choisy, où, lui annonce-t-il, elle aura « un bon dîner, les vêpres et le salut », toutes choses dont elle est gourmande… Cette visite à Choisy, en novembre 1745, deux mois après la présentation de Mme de Pompadour, a laissé un souvenir attendri à la pauvre Reine. Le Roi l’a reçue d’un air agréable ; il lui a fait les honneurs du château transformé, de la chambre meublée en satin blanc brodé d’or et de chenille, du cabinet meublé de « velours à parterre ». Au salon, le Roi, toujours debout, a proposé à la Reine de s’asseoir, et pendant le dîner « en maigre », il a paru d’assez bonne humeur, si bien que la Reine « n’a montré aucun empressement à partir », mais qu’elle a parlé, de fort bonne grâce, à Mme de Pompadour, « respectueuse et point empressée ». Au retour, une surprise attendait Marie Leczinska dans son appartement de Versailles, nettoyé, embelli, pendant son séjour à Fontainebleau. Les dorures de la chambre ont l’éclat du neuf ; les murs sont tendus de tapisseries représentant des sujets tirés de l’Écriture sainte, et le lit à quenouille est devenu un lit à la duchesse, en étoffe couleur de feu.

Ces attentions touchent l’âme meurtrie de la Reine qui est sûre, maintenant, de n’être plus humiliée et rudoyée. Et combien plus précieuses lui sont d’autres faveurs du roi, faveurs inespérées, qui vont, par elle, à ceux qu’elle aime : la promotion de son vieux protégé, M. de la Mothe, au titre de maréchal de France, le paiement de toutes ses dettes : quarante mille écus, le déficit de la charité.

Après cela, faut-il s’étonner que la reine ait des indulgences peut-être excessives pour la marquise ? Mme de Pompadour n’a-t-elle pas dit, à Mme de Luynes, « que si la Reine l’avait traitée mal, elle en aurait été vraiment affligée, mais qu’elle ne s’en serait jamais plainte ; que par conséquent il n’était pas extraordinaire qu’elle profitât de toutes les occasions de parler des bontés que la Reine lui voulait bien marquer et qu’elle cherchât toutes les occasions de lui plaire… » Le duc de Luynes ajoute que « ces sentiments réussissent fort bien dans le public, et l’on remarque avec plaisir la politesse, l’attention, la gaîté et l’égalité d’humeur de Mme de Pompadour. Il paraît qu’elle est fort satisfaite, non seulement de la Reine, mais même de Mesdames ; qu’elle est aussi assez contente de la manière dont Mme la Dauphine la traite, mais que le silence, l’embarras et l’air sérieux de M. le Dauphin quand il la voit, lui font de la peine ; cependant, elle ne s’en plaint point, et ce n’est que par ses amis qu’on peut le savoir ».

Car le Dauphin, ne désarmant pas, souffre de la condescendance maternelle, dont il connaît et comprend les raisons. Son inimitié, qu’il fera partager à ses deux épouses, Marie-Raphaëlle et la princesse de Saxe, — qui remplacera Marie-Raphaëlle, morte en juillet 1746, — s’appuie sur sa fierté de prince, son amour de fils, sa piété de chrétien rigide. Son mentor, l’évêque de Mirepoix, l’entretient dans ce sentiment. Tout le « parti dévot », n’osant agir en face, essaie de ruiner sourdement la maîtresse du Roi, l’amie et l’élève des philosophes, une pécheresse et pis encore : une incrédule, qui apporte à la cour le détestable esprit du siècle, l’écho des salons de Paris où Voltaire, Diderot, d’Alembert attaquent l’Église, au nom de la liberté philosophique !


Mais les dévots ne sont pas les seuls ennemis de la marquise. Elle doit compter encore avec les femmes, les favoris et les ministres.

Les femmes ne lui pardonnent pas son éclatante fortune. Celles qui se sont rangées de son parti, celles qui soupent avec elle, et celles-là aussi qui lui doivent tout, comme sa cousine d’Estrades, si elles ne souhaitent pas précisément sa chute, ne seraient pas mécontentes qu’elle payât ses joies par quelques chagrins. Mme d’Estrades, laide, effrontée, vénale, vilaine, dit Marmontel, « dans tous les sens, du côté de la figure et du côté de l’âme », a fait des bassesses pour gagner la confiance de la marquise. Une fois présentée, elle a brigué la place de dame d’atours auprès de Mesdames et pour la servir, Mme de Pompadour a contraint, par ruse, à la retraite, la titulaire de la place, la vieille et vénérable Mme de La Lande, ancienne sous-gouvernante du Roi. Le baron de Montmorency, qui s’est entremis dans cette affaire, a été récompensé par le cordon bleu. Quant à Mme d’Estrades, elle profitera de sa situation pour se lier avec M. d’Argenson, le mortel ennemi de la favorite, et pour trahir les secrets qu’elle pourrait surprendre dans les Cabinets du Roi. Elle fera mieux encore : elle se vantera, un soir, à Choisy, après une promenade avec le Roi, d’avoir repoussé une tentative de viol sur sa personne, ce qui est exactement le contraire de la vérité. Et Mme du Hausset pourra écrire, avec indignation, que la comtesse a fait « plus que des avances » au roi étourdi par le vin et sans défense contre cette impudique d’Estrades.

C’est l’ennemie intime, la plus dangereuse de toutes ; c’est l’hypocrisie caressante, installée à la table de la marquise et présente à sa toilette. Chaque jour, à cette heure charmante où les courtisans affluent dans l’appartement d’en haut, où la marquise, souriant à son miroir, reçoit les suppliques et distribue l’espérance, une d’Estrades est là, qui tend l’oreille, qui s’agite, qui s’exerce à l’espionnage, feignant la plus tendre amitié avec une âme empoisonnée de jalousie, inventant le mal qu’elle n’a pu découvrir, pour nuire à l’amie dont le bonheur la martyrise, et « pour se faire valoir auprès de son amant ».

Si la haine est au foyer même de la marquise, que dire des rancunes et des colères du dehors ? La grosse duchesse de Lauraguais, une des Mailly-Nesle, qui a fait l’intérim entre Mme de Châteauroux et Mme de Pompadour, nullement aimée du Roi et bonne pour une passade, comment pourrait-elle ne pas exécrer la triomphatrice ? Et les rivales évincées, Mme de Rohan, de Robecq, de la Mark, comment ne chercheraient-elles pas ces points sensibles de la femme où la piqûre de la moquerie fait une plaie vive et douloureuse ?

La méchanceté féminine hésiterait-elle, que des hommes seraient là pour l’aider, adversaires secrets de la marquise, dès le début de sa faveur, et plus enragés à mesure que grandit sa puissance. C’est Richelieu, inconsolable de n’avoir pas donné au Roi une maîtresse choisie par lui et liée à ses intérêts ; c’est le comte d’Argenson, c’est Maurepas, ennemi déclaré de toutes les maîtresses. Celui-là, surtout, est terrible par son talent de chansonnier satirique, par les épigrammes à l’emporte-pièce, qui font la joie des salons et qui n’épargnent personne — pas même la majesté royale — annonçant les pamphlets satiriques et les infâmes libelles qui, sous un autre roi, saliront non plus une favorite, mais une reine de France.

Pour ces grands seigneurs, nourris dans le respect des hiérarchies séculaires, formalistes observateurs de l’étiquette qui règle les préséances et réserve à chacun ses droits, la tare suprême de la marquise, c’est sa naissance. Bourgeoise par le sang, et petite bourgeoise, n’ayant pas même reçu cet héritage des traditions dont les bonnes familles parlementaires s’honorent comme d’une autre noblesse, elle trahit son origine. Elle peut être intelligente, cultivée, spirituelle et gracieuse, il manque à sa politesse même la nuance presque insaisissable qui constitue le « bon air » et le « bon ton ».

Le « bon ton » défini par Mme de Genlis, c’est un « choix d’expressions nobles et délicates, la connaissance de ce qui est dû à chaque personne suivant l’âge, le mérite et le rang » ; c’est une politesse naturelle, une expérience parfaite des usages calculés pour l’agrément de la société, en un temps où l’on se dispense facilement de la vertu, mais jamais de la bienséance ?

Les gens de bonne compagnie n’emploient pas certaines expressions qui sont d’usage courant dans la bourgeoisie et dans le peuple. Ils ne se disent pas « Je vous salue » en s’abordant ou en se quittant. Ils ne se font pas des cadeaux, mais des présents, le mot cadeaux étant reconnu pour ignoble. On ne va pas aux Français, mais à la Comédie-Française ; on ne boit pas du Champagne, mais du vin de Champagne, on ne donne pas des louis d’or, mais des louis en or. Toutes les locutions proverbiales sont bannies, tous les mots inutiles sont écartés du langage, parce qu’ils jettent de la langueur et de l’ennui dans la conversation.

Or, cette délicatesse raffinée de l’expression, Mme de Pompadour, si fine, si cultivée, ne la possède pas encore. Il lui arrive de parler comme on parlait chez François Poisson — ou comme parle son ami Duclos, le philosophe cynique, aux soupers de Mme d’Épinay, quand il se plaît à scandaliser les convives. Le duc de Luynes note, sans méchanceté, sinon sans malice, que « Mme de Pompadour, bien éloignée d’avoir de la hauteur, nomme continuellement ses parents, même en présence du Roi. Peut-être répète-t-elle trop souvent ce sujet de conversation. D’ailleurs, ne pouvant avoir eu une extrême habitude du langage employé dans les compagnies avec lesquelles elle n’avait pas coutume de vivre, elle se sert souvent de termes et expressions qui paraissent extraordinaires dans ce pays-ci. Il y a quelques jours qu’elle parlait d’un de ses cousins germains qui est religieux et que l’on a fait venir dans une maison de son ordre, pour être à portée de tenir compagnie à M. Poisson qui habite dans ce lieu depuis quelque temps. Mme de Pompadour a eu la curiosité de voir ce religieux, à dessein de lui rendre service, et elle n’en fut point contente ; elle lui trouva peu d’esprit et dit à quelqu’un qui l’alla voir : « C’est un plaisant outil que mon cousin. Que peut-on faire d’un engin comme celui-là ? » Il y a lieu de croire que le roi est souvent embarrassé de ces termes et de ces détails de famille. »

Ce parler grivois, ce ton de caillette, excite la verve d’une Lauraguais, et fait dire à Louis XV, un peu gêné devant ses confidents : « C’est une éducation à faire dont je m’amuserai. » Une cabale se forme contre la robine, une cabale qui gagne les cercles de Paris, et prolonge l’écho de ses risées jusque dans le peuple. Un coiffeur gascon, mis à la mode par Mme de Châteauroux et par les dames de la Dauphine, refuse longtemps d’accommoder les cheveux d’une Madame Le Normant d’Étiolles ; et lorsqu’il doit céder et se rendre à la toilette de la marquise qui l’interroge sur les causes de sa vogue extraordinaire, il répond héroïquement, devant tous :

« Madame, je coiffais l’autre ! »

Et voici que tout Paris s’amuse à répéter ces chansons anonymes, ces Poissonnades attribuées,

non sans apparence de vérité, à Maurepas :

Les grands seigneurs s’avilissent,
Les financiers s’enrichissent.
C’est le règne des vauriens — rien — rien.
On épuise la finance
En bâtiments, en dépense,
L’État tombe en décadence,
Le roi ne met ordre à rien — rien — rien.

Une petite bourgeoise,
Élevée à la grivoise,
Mesurant tout à sa toise.
Fait de la cour un taudis — dis — dis.
Louis, malgré son scrupule.
Froidement pour elle brûle,
Et son amour ridicule
A fait rire tout Paris — ris — ris.

Cette catin subalterne
Insolemment le gouverne
Et c’est elle qui décerne
Les honneurs à prix d’argent — gent — gent.
Devant l’idole, tout plie,
Le courtisan s’humilie,
Il subit cette infamie
Et n’est que plus indigent — gent — gent.

La contenance éventée,
Et chaque dent tachetée,
La peau jaune et truitée
Les yeux froids et le cou long — long — long.
Sans esprit, sans caractère,
L’âme vile et mercenaire,
Le propos d’une commère,
Tout est bas chez la Poisson — son — son.


Si dans les beautés choisies,
Elle était des plus jolies,
On pardonne des folies,
Quand l’objet est un bijou — jou — jou.
Mais pour si plate figure,
Pour si sotte créature
Exciter tant de murmure,
Chacun juge le roi fou — fou — fou.


VIII


Mme de Pompadour se défend, car le Roi ne suffirait pas à la défendre. Il est faible avec Richelieu, qui fut le complice de ses plaisirs ; il apprécie les services du comte d’Argenson, malgré le mauvais ton de ce grand seigneur, dont le style ordurier scandalise les diplomates ; il tient à Maurepas, esprit souple et délié qui sait faire du travail un divertissement. Il y a aussi, au fond de Louis XV, malgré la faiblesse amoureuse, un secret désir de contradiction et comme un besoin de revanche. Dans ces premières années, dans ce temps de « l’appartement d’en haut », la marquise est toute grâce, patience, discrétion. On dirait qu’elle veut se faire pardonner son bonheur. Quand elle perd sa mère, en décembre 1745, et que le Roi, ému par sa douleur, lui propose de supprimer un voyage à Marly, elle refuse de troubler, à cause de son grand deuil, les projets qui intéressent la cour entière, et c’est elle, peut-être, qui suggère à Louis XV la singulière pensée d’offrir à Marie Leczinska, en guise d’étrennes, la magnifique tabatière d’or émaillé qu’il commanda pour Mme Poisson. Si le Dauphin et Mesdames continuent d’exécrer la favorite et l’appellent crûment « maman p… », elle ne veut pas entendre l’écho de cette injure. Si la douce Reine retrouve, par instants, un éclair de malice féminine, la marquise ne perd jamais le respect. Elle se console en entendant le Roi chanter dans un souper de Choisy, tel couplet de sa façon à propos du père Adam :

Il n’eut qu’une femme avec lui,
Encor, c’était la sienne ;
Ici, je vois celles d’autrui
Et n’y vois point la mienne.

La gaîté du roi, c’est le gage du triomphe, c’est le cher souci de la marquise, et quand le beau visage aux yeux noirs daigne s’éclairer, Mme de Pompadour a le sentiment d’une victoire. Cela vaut bien qu’elle mette ses rancunes de côté, qu’elle laisse venir son heure et qu’elle paraisse ménager Richelieu, en attendant de l’anéantir. Il fut l’intendant des plaisirs, l’organisateur des soupers et pis encore. Elle ira — plus tard — presque aussi loin que lui dans la complaisance. Au printemps de sa faveur, elle a ce trait de génie d’inventer pour l’Inamusable un amusement inédit : le théâtre des Petits Cabinets, élégant prétexte à renouveler sans cesse les aspects d’une beauté tout en nuances, que menacent déjà le temps — et l’habitude.

Dans une galerie du palais, près du Cabinet des Médailles, une petite salle charmante s’éleva. M. de Tournehem, devenu, par la grâce de sa jolie nièce, directeur général des Bâtiments, à la place d’Orry disgracié, se chargea de fournir le matériel et les costumes. La troupe et l’orchestre réunissaient de grands seigneurs avec quelques gens de leur domestique qui étaient bons musiciens : c’étaient Mmes de Brancas et de Sassenage, la marquise de Livry et cette ravissante et spirituelle Mme de Marchais, femme du premier valet de chambre, rivale de Mme Geoffrin et providence des candidats à l’Académie. C’étaient aussi les ducs de Chaulnes, de Nivernois, d’Ayen, MM. de Sourches, de Meuse, de Gontaut, de Maillebois. Le duc de La Vallière était directeur, Moncrif sous-directeur et l’abbé de la Garde souffleur et secrétaire. Parmi les choristes et les instrumentistes, il y avait en majorité des professionnels, empruntés à la musique de la Chapelle ou à l’Opéra de Paris.


« Étranges animaux à conduire qu’une troupe de comédiens ! » disait Molière. La marquise s’aperçut aisément que la discipline est nécessaire au théâtre comme aux armées, et que des gens de qualité, travestis en comédiens, prennent vite l’esprit et les défauts du métier. Elle demanda la collaboration du Roi pour composer un règlement qui serait accepté par tous les acteurs. On a conservé ce document aimable, ces rênes de ruban rose et bleu qui devaient brider si légèrement les vanités et les jalousies :

I

Pour être admis comme sociétaire, il faudra prouver que ce n’est pas la première fois que l’on a joué la comédie, pour ne pas faire son noviciat dans la troupe.

II

Chacun y désignera son emploi.


III

On ne pourra, sans avoir obtenu le consentement de tous les sociétaires, prendre un emploi différent de celui pour lequel on a été agréé.


IV

On ne pourra, en cas d’absence, se choisir un double (droit expressément réservé à la société, qui nommera à la majorité absolue).


V

À son retour, le remplacé reprendra son emploi.


VI

Chaque sociétaire ne pourra refuser un rôle affecté à son emploi, sous prétexte que le rôle est peu favorable à son jeu ou qu’il est trop fatigant.

Ces six premiers articles sont communs aux actrices comme aux acteurs.


VII

Les actrices seules jouiront du droit de choisir les ouvrages que la troupe doit représenter.

VIII

Elles auront pareillement le droit d’indiquer le jour de la représentation, de fixer le nombre des répétitions et d’en désigner le jour et l’heure.


IX

Chaque acteur sera tenu de se trouver à l’heure très précise désignée pour la répétition, sous peine d’une amende que les actrices seules fixeront entre elles.


X

On accorde aux actrices la demi-heure de grâce, passé laquelle l’amende qu’elles auront encourue sera désignée par elles seules.


Jamais règlement de théâtre ne fut mis en termes plus galants. On retrouve ici le goût du siècle consacrant la suprématie de la femme, dès qu’il s’agit de fêtes et de plaisirs. Certes, Louis XV prit, aux répétitions du Petit-Théâtre, autant d’agrément que son bisaïeul aux représentations de Saint-Cyr, mais Pompadour n’était pas Maintenon. Il ne s’agissait plus d’amuser la vieillesse dévote d’un souverain, guéri du péché et paternellement ému par les « innocentes colombes » de Racine. Au lieu des grands vers tragiques, de petits vers badins ; au lieu des chœurs sacrés, des ariettes ; au lieu des coiffes modestes et des jupes longues, des robes étincelantes, démesurées par leur ampleur, chargées de blonde, de guirlandes et de festons ; au lieu du drame biblique, l’opéra ou la comédie légère, et quelquefois la grande comédie, puisque la pièce d’ouverture, choisie par Mme de Pompadour et jouée devant quatorze personnes — le 17 janvier 1747 — c’est Tartuffe.

Le goût de la voltairienne, de l’amie des encyclopédistes, s’affirme dans ce choix. Pompadour-Dorine, fière de montrer sa gorge éblouissante, refuse le mouchoir hypocrite offert par le faux dévot, et, raillant l’« Imposteur », elle croit affaiblir, dans l’esprit du Roi, les scrupules religieux qui, trop souvent, lui reviennent et le hantent. Mais Molière est trop grave ou d’une gaîté trop mélancolique sous les oripeaux du burlesque, pour mettre en valeur les grâces fragiles de la favorite. Elle préférera un comique plus mince, une satire plus légère, des pièces qui auront la saveur du temps actuel, les Trois Cousines de Dancourt, le Préjugé à la mode de La Chaussée, le Mariage fait et rompu de Dufresny. Et comme elle ne veut perdre aucune de ses chances de plaire, elle se révèle cantatrice aussi bien que comédienne. Sa voix, véritable expression de sa personne, comme elle, délicate et nuancée — peu de puissance réelle et beaucoup d’art — n’est pas inégale aux grands récitatifs, aux grands airs d’Acis et Galathée, de Phaéton, d’Armide, et elle se joue, avec une délicieuse facilité, dans les mélodies tendres et simplettes du Devin de Village.

Le succès des premières représentations retentit bien au delà du Cabinet des Médailles. Tout le château s’en émut et tout Paris. Les courtisans se découvrirent d’imprévues vocations théâtrales. Mme du Hausset rapporte, à ce sujet, un trait bien curieux. « Dans le temps qu’on jouait la comédie aux Petits Appartements, j’obtins, par un moyen singulier, une lieutenance du roi pour un de mes parents et cela prouve bien le prix que mettent les grands aux plus petits accès à la cour… Madame n’aimait rien demander à M. d’Argenson. Pressée par ma famille, qui ne pouvait concevoir qu’il me fût difficile, dans la position où j’étais, d’obtenir pour un bas militaire un petit commandement, je pris le parti d’aller trouver le comte d’Argenson.

« Je lui exposai ma demande et lui remis un mémoire. Il me reçut froidement et me dit des choses vagues. Je sortis. M. le marquis de Voyer, son fils, qui était dans son cabinet et qui avait tout entendu, me suivit. « Vous désirez, me dit-il, un commandement ; il y en a un de vacant qui m’est promis pour un de mes protégés. Mais si vous voulez faire un échange de grâces et m’en faire obtenir une, je vous le céderai. Je voudrais être exempt de police et vous êtes à portée de me procurer cette place. »

« Je lui dis que je ne concevais pas la plaisanterie qu’il faisait.

« Voici ce que c’est, dit-il. On va jouer le Tartuffe dans les Cabinets. Il y a un rôle d’exempt qui consiste en très peu de vers. Obtenez de Madame de me faire donner ce rôle et le commandement est à vous. »

« Je ne promis rien, mais je racontai l’histoire à Madame. La chose fut faite, et j’obtins le commandement pour mon parent et M. de Voyer remercia Madame comme si elle l’eût fait faire duc. »

Autour de la Reine et du Dauphin, les dévots murmuraient ; mais la vertueuse Reine elle-même, qui n’aimait pas beaucoup la comédie, céda au démon éternel des femmes, à la curiosité… Son fidèle lecteur, Moncrif, le poète des Chats, avait composé certain livret pour un divertissement musical, et un peu grisé par une enfantine vanité, il apporta le texte de son chef-d’œuvre, après la représentation, dans le cercle de la Reine. Marie Leczinska y jeta les yeux et dégrisa l’auteur d’une seule petite phrase : « Moncrif, voilà qui est fort bien, mais en voilà assez ! » On peut croire que, ce soir-là du moins, il ne fut plus question de théâtre. Or, Mme de Pompadour, qui avait de la suite dans les idées et la tenace, sournoise et patiente volonté féminine, décida que la Reine viendrait à son théâtre, et avec la Reine, la Dauphine et le Dauphin. Elle s’arrangea pour obtenir du Roi une grâce qui tenait fort au cœur de la Reine : la promotion de M. de la Mothe, qu’on fit maréchal de France. Marie reçut cette nouvelle au lever du Roi et comme, dans sa joie et son émotion, elle voulait baiser la main de son mari, Louis XV l’embrassa, faveur bien rare ! Il lui dit qu’il n’avait pas voulu l’inviter au dernier spectacle de ses Petits Cabinets, parce que la pièce était un peu libre, mais qu’on en jouerait une autre qui pourrait l’amuser, et qu’elle lui ferait plaisir d’y venir.

La Reine, dit M. de Luynes, trouva le Roi « charmant » et, le samedi suivant, elle parut au théâtre. Assise à côté du Roi, elle écouta la comédie « qui pouvait l’amuser », avait dit Louis XV, et elle dut se demander quelle sorte d’amusement le Roi entendait lui réserver ; car c’était, cette comédie, le Préjugé à la mode, où l’on tournait en ridicule l’amour conjugal !… Un petit opéra, Érigone, de Mondonville, termina la soirée. Marie Leczinska put contempler à loisir sa rivale, vêtue d’un corset de taffetas blanc couvert de réseaux argentés, de draperies et de mancherons du même taffetas imprimé argent et garni de fleurs découpées. Autour d’elle, évoluaient le duc d’Ayen en Bacchus, M. de la Salle en Sylvain, avec « un habit du magasin des Menus-Plaisirs en taffetas feuille morte », onze Faunes chantants, le sieur Piffet en Amour, les demoiselles Puvignée et Camille en « habits de statues » avec « festons et fleurs découpées, bracelets, nœuds de manches, colliers de ruban blanc, chenillés blancs et une plume de fleurs artificielles… » Quatre autres demoiselles portaient des « habits du magasin des Menus-Plaisirs, remis à leur taille, en taffetas blanc tamponné de gaze d’Italie. »

La présence de la Reine au théâtre des Petits Appartements fit taire les dévots qui blâmaient le Roi trop ouvertement, mais le public murmurait. La construction d’une salle nouvelle, dans la cage du grand escalier des Ambassadeurs, avait coûté, disait-on, deux millions de livres. Mme de Pompadour protestait : « Non, vingt mille écus seulement ! Le Roi ne peut-il mettre cette somme à son plaisir ? » En réalité, pour établir le nouveau théâtre, Louis XV avait dépensé soixante-quinze mille livres. L’inauguration eut lieu le 27 novembre 1748. Les sièges réservés au Roi et à la famille royale étaient placés en face de la scène, et sur les deux côtés, deux balcons et une galerie pouvaient recevoir quarante spectateurs. L’orchestre comptait autant de musiciens. On donna les Surprises de l’Amour, paroles de Gentil-Bernard et Moncrif, musique de Rameau, qui eurent un succès médiocre, malgré le talent de Vénus-Pompadour, vêtue d’un « corps et basques d’étoffe bleue en mosaïque argent, garnie de réseau d’argent chenillé de bleu ; mante de taffetas peint, garnie de réseau argent chenillé bleu ; grande queue d’étoffe bleue à mosaïque argent garnie de réseau argent chenillé bleu ; jupe de taffetas blanc, avec grands festons de taffetas peint garni de réseau argent chenillé bleu et enroulement de double réseau argent chenillé bleu, rosettes de rubans bleus chenillés d’argent, garnies de franges d’argent. »

Suivirent un opéra de Campra, Tancrède, assez froidement reçu ; puis la Mère coquette, de Quinault, une très jolie pantomime, l’Opérateur chinois, dont Moncrif avait écrit le livret et M. de Courtenvaux la musique. On y voyait une Chine de paravent, travestie selon le goût du XVIIIe siècle, avec une foire de village, des boutiques en plein vent, un dentiste charlatan et un philosophe pêcheur à la ligne. Le plus grand triomphe de la troupe fut, en janvier 1749, la représentation d’Acis et Galathée, de Campistron et Lully. Le burin de Cochin nous a conservé l’image de la jolie salle neuve, avec la famille royale assise en face de la scène où, dans un décor de rochers et de bois, Acis et Galathée se lamentent. Le vicomte de Rohan, dans le rôle d’Acis, porte l’étrange costume des bergers d’opéra : corps et basques d’étoffe cerise à mosaïque d’argent, « tonnelet » bouffant comme une jupe de danseuse, manches et petit collet en moire d’argent ; une mante traînante bleue et argent, une panetière de moire cerise et argent ; et chaque mouvement qu’il fait éveille, aux plis des soies fastueuses, un étincellement de paillettes.

Devant lui, Galathée, debout, la tête inclinée, étend les bras d’un geste pathétique. Sa tête poudrée, ses bras demi-nus semblent amenuisés par le contraste de l’énorme panier qui se développe en largeur. La jupe de taffetas blanc « peinte en roseau, jets d’eau et coquillages » — car la nymphe Galathée est une déesse de la mer — s’étale sur cette armature invisible où disparaît complètement la forme réelle de la femme. Le corset de taffetas rose tendre, la draperie de « gaze d’eau » argent et vert à petites raies, la mante verte doublée de taffetas blanc, tout ce vaste appareil d’étoffe, de broderies, de métal, aux trois couleurs blanche, verte et rose, reflétant les irisations de la nacre marine, est décoré de glands et de « barrières » de perles. L’actrice, vêtue ainsi, n’est plus une femme. Artificielle et féerique, elle étonne, irrite et renouvelle le désir de l’amant. Cette fascination de la comédienne sur les sens et l’imagination masculine, le Roi la subit, charmé, et s’il jette, par hasard, les yeux, à sa droite, Louis XV doit les détourner vite, pour ne pas mêler à la vision éclatante l’image triste de Marie Leczinska, coiffée en vieille femme de son éternelle fanchon noire.

Mais à Paris, le public se fâche. Si les salons et les philosophes défendent la marquise — n’a-t-elle pas montré son goût pour les idées et les talents nouveaux en jouant l’Alzire de Voltaire ? — les faiseurs de pamphlets dénoncent la dilapidation des finances et l’exemple immoral donné par le Roi. « Lindor — écrit l’un d’eux — gêné par sa grandeur pour prendre une fille de coulisses, se satisfait en prince de son sang ; on lui bâtit une grande maison, on lui élève exprès un théâtre où sa maîtresse devient danseuse en titre et en office. Hommes entêtés de la vanité des sauteuses ; insensés Candaules, ne pensez pas que le dernier des Gygès soit mort en Lydie[1]. »

Et le marquis d’Argenson, ennemi personnel de la marquise : « On vient d’imprimer un recueil fort ridicule des divertissements du théâtre des Cabinets ou Petits Appartements de Sa Majesté, ouvrages lyriques, misérables et flatteurs. On y lit les acteurs dansant et chantant, des officiers généraux et des baladins, de grandes dames de la cour et des filles de théâtre. En effet, le Roi passe ses journées, aujourd’hui, à voir exercer la marquise et les autres personnages par tous les histrions de profession, qui se familiarisent avec le monarque d’une façon sacrilège et impie. »

Le Roi sentit qu’il fallait céder quelque chose à l’opinion. Il supprima le théâtre des Petits Cabinets — et le ressuscita au château de Bellevue.


Là, Mme de Pompadour est chez elle. Elle reçoit seulement la société la plus intime du Roi, dans le tout petit théâtre décoré à la chinoise. C’est là qu’elle joue des comédies et des ballets : l’Amour architecte, Zeleika. Vénus et Adonis, l’Impromptu de la Cour de Marbre, charmante fantaisie de Favart et Lagarde, et enfin, pour clôturer sa carrière théâtrale, l’œuvrette exquise de Rousseau : le Devin de Village, qui fut reprise en 1753 avec Mlle Fel dans le rôle de Colette.

La marquise voyait, dans cette reprise d’une opérette qui avait plu au Roi, l’occasion d’être utile à Rousseau, car elle aimait les gens de lettres. Elle les aimait en souvenir de sa jeunesse, par réaction contre l’ennui de la cour, par un désir sincère et noble — et que certains eussent trouvé « bourgeois » — de rehausser en dignité, devant une aristocratie orgueilleuse, ceux qu’on appelle aujourd’hui les « intellectuels ». Elle était de leur race et de leur monde ; et tout attachée qu’elle fût, cette ambitieuse, aux grandeurs qu’elle avait conquises et qu’elle n’eût sacrifiées à aucun prix, elle voulait que ces grandeurs fussent avantageuses à sa famille, à ses amis qu’elle ne reniait pas et aux amis de ses amis. Ce que n’avaient fait ni Montespan, ni Maintenon, elle, la fille de François Poisson, le saurait faire, pour la gloire de son royal amant et sa propre gloire de maîtresse royale. Créer des manufactures, faire éclore, sur un geste de ses jolis doigts, le petit peuple délicieux des porcelaines de Sèvres, régner sur les musées et les ateliers, exciter l’imagination des artistes, les recevoir familièrement, leur parler de leur art comme en parlent les vrais amateurs qui ont touché eux-mêmes aux crayons et aux burins ; dessiner avec des architectes les plans de Crécy et de Bellevue, diriger les décorateurs, permettre à La Tour d’ôter — pour peindre librement — son bonnet, sa perruque et ses jarretières ; causer, dans la liberté de la toilette, avec l’aimable Bernis, le bon bourru Duclos, le jeune Marmontel, l’excellent docteur Quesnay ; quel plaisir et aussi quelle détente pour une femme soumise aux rudes disciplines de l’étiquette et aux fatigues de l’amour sans plaisir !… Cet agrément si cher eût été vain et presque dangereux si le Roi n’avait eu l’illusion d’y participer. Or, Louis XV n’était pas un lettré, encore moins un artiste ; il n’avait pas, comme son bisaïeul, à défaut d’une instruction solide, l’amour naturel du beau et du grand, mais il était fils du charmant XVIIIe siècle et vivait dans le cadre merveilleux de Versailles. Il avait reçu des choses, et non des gens, cette culture délicate du goût qui lui était commune avec tous ses contemporains. Fermé au sublime, il sentait vivement la grâce, et la grâce, autour de lui, était partout : grâce des jardins, des salons, des bibelots, des robes de femme et de la femme embellie par ses robes. N’était-ce pas la grâce de la marquise qui l’avait séduit, plus que sa beauté ? Sous ces influences, il devenait sensible à certaines formes des arts interprétés dans le style voluptueux. Il pouvait aimer la volupté délicate de certaine peinture, de certaine musique dont les qualités techniques lui échappaient ; et cette interprétation qu’il en faisait n’était ni fausse, ni forcée, ni vulgaire, bien que superficielle et incomplète. En cela, il était un homme de son temps, de ce temps où il était presque impossible de trouver une chose absolument laide, où le plus petit bourgeois, l’artisan, le paysan même, ne voyaient, ne maniaient que des objets faits pour enchanter l’œil d’un artiste.

Mais cette sensibilité commune à tous les Français de son époque demeurait courte et limitée au joli. Elle ne réagissait pas sur les idées ; elle n’excitait pas, chez le Roi nonchalant, la haute curiosité intellectuelle et l’admiration pour les gens à talents. Louis XV — et non sans raisons — redoutait les beaux esprits ainsi que des éléments destructeurs, et s’il était flatté qu’il y eût sous son règne un Voltaire, il le craignait mais ne l’estimait pas, en le voyant aussi vaniteux qu’avide, ombrageux, jaloux de ses confrères et plein d’inquiétantes contradictions, extrême dans la flatterie comme dans le dénigrement et l’ingratitude. « Je l’ai traité, disait-il, aussi bien que Louis XIV a traité Racine et Boileau. Je lui ai donné une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions. Est-ce ma faute, s’il a fait des sottises, s’il a la prétention d’être chambellan, d’avoir une croix et de souper avec moi ? Ce n’est pas la mode en France… » Louis XV, qui n’était pas grand psychologue, voyait juste, dans la circonstance, et le frère de Mme de Pompadour, Abel Poisson, devenu marquis de Vaudières et de Marigny, confirmait le jugement du Roi : « La fantaisie de Voltaire a toujours été d’être ambassadeur, et il a fait ce qu’il a pu pour qu’on le crût chargé d’affaires politiques quand il a été pour la première fois en Prusse. » Une telle prétention devait paraître à Louis XV le comble de l’indécence et du ridicule.

D’ailleurs, si Louis XV ne pouvait comprendre le génie de Voltaire, Voltaire ne comprenait pas mieux le caractère du Roi, et il lui arrivait de se tromper, comme font souvent les gens d’esprit trop sûrs d’eux-mêmes. Lorsque Mme de Pompadour fit représenter le ballet du Temple de la Gloire, où Louis XV était désigné sous le nom de Trajan, Voltaire, guettant le Roi à la sortie, se jeta à ses pieds et d’un ton emphatique : « Eh bien ! s’écria-t-il, Trajan, vous reconnaissez-vous là ? » Louis XV passa sans répondre, avec un visage glacial. Plus tard, quand la favorite apprit la détresse de son vieux maître Crébillon, et, dans un élan qui l’honore, fit venir le poète à Versailles, les détails de l’entrevue exaspérèrent la frénésie jalouse de Voltaire. Crébillon, introduit chez Mme de Pompadour, qui était souffrante et alitée, l’avait remerciée en lui baisant la main. À ce moment même, le Roi entra : « Ah ! Madame, dit finement le vieillard, le Roi nous a surpris ; je suis perdu. » Le Roi daigna sourire et confirma la donation promise de cent louis sur sa cassette et d’un logement au Louvre. Bien mieux, il s’intéressa à la publication de Catilina, imprimé aux dépens du Trésor, à l’Imprimerie royale. Voltaire ne put pardonner à la marquise sa bonté pour un poète malheureux. Il s’en fut à Ferney, de rage ; il écrivit, après tant de madrigaux à la belle « Pompadounette », de petits vers assez dégoûtants et donna son cœur au roi de Prusse… La mort prématurée de la marquise lui inspira pourtant quelque repentir, mais la rancune le tenait encore. Il écrivit au comte d’Argental : « Quoique Mme de Pompadour eût protégé la détestable pièce de Catilina, je l’aimais cependant, tant j’ai l’âme bonne. » Et à Damilaville : « Comptez, mon cher frère, que les vrais gens de lettres et les vrais philosophes doivent regretter Mme de Pompadour. » Cela était juste, car philosophes et gens de lettres devaient beaucoup à la marquise et lui avaient causé quelques désagréments, parce qu’ils sont d’une race qui n’est jamais satisfaite, quoi qu’on tente pour l’obliger.

Mme de Pompadour en refit l’expérience avec Rousseau, après Voltaire. Le Devin du Village avait mis Jean-Jacques à la mode, et Duclos, qui rencontrait le philosophe musicien chez Mme d’Épinay, s’était pris d’amitié pour lui. Très lié avec la favorite, il dut l’intéresser à l’ours genevois dont il dépeignit les façons plus singulières encore que sa singulière figure. Quand Mme de Pompadour donna le Devin du Village à Fontainebleau, Jean-Jacques consentit à surveiller la dernière répétition, « honteux comme un écolier » au milieu des brillantes actrices de l’Opéra. Maussade par timidité, ne pouvant prendre le ton du monde, il affectait de mépriser les bienséances faute de savoir les observer — ce qui est le cas de beaucoup de cyniques. Le jour de la représentation arriva. Il y parut dans l’équipage négligé qui lui était ordinaire : grande barbe et perruque assez mal peignée, et il fut placé dans la loge de M. de Cury, en face de la petite loge où était le Roi avec Mme de Pompadour. Quand les chandelles furent allumées, Jean-Jacques, saisi de l’inquiétude maladive des névropathes, se persuada qu’on l’avait mis en vue pour l’offrir en spectacle à la Cour, et il commença à avoir honte de sa barbe et de sa perruque… « Je me demandai, écrit-il dans les Confessions, si j’étais à ma place, si j’y étais mis convenablement ; et après quelques minutes d’inquiétude, je me répondis oui, avec une intrépidité qui venait peut-être plus de l’impossibilité de m’en aller que de la force de mes raisons. Je me dis : je suis à ma place puisque je vois jouer ma pièce, que j’y suis invité, que je ne l’ai faite que pour cela, et qu’après tout, personne n’a plus de droit que moi-même de jouir du fruit de mes talents. Je suis mis à mon ordinaire, ni mieux, ni pis ; si je recommence à m’asservir à l’opinion en quelque chose, m’y voilà bientôt asservi derechef en tout ; mon extérieur est simple et négligé, non crasseux, ni malpropre ; la barbe ne l’est point en elle-même, puisque c’est la nature qui nous la donne, et que selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement… » Pendant qu’il se faisait ces réflexions, qui ne venaient certes pas d’un excès de simplicité ou de modestie, le Roi, la marquise et la Cour applaudissaient la charmante pastorale et considéraient l’auteur avec un étonnement dépourvu de malice. Nouveau souci pour Jean-Jacques. Il était armé contre la raillerie, mais non pas contre « l’air caressant ». Le succès s’accrut jusqu’à devenir un triomphe. L’auteur entendit autour de lui un chuchotement de femmes qui lui semblaient belles comme des anges et qui s’entre-disaient à mi-voix : « Cela est charmant ; cela est ravissant ; il n’y a pas là un son qui ne parle au cœur. » Le plaisir de donner du plaisir à tant d’aimables personnes l’émut au point qu’il se prit à pleurer dans sa grande barbe et se livra sans distraction au plaisir de savourer sa gloire… La volupté du sexe, avoue-t-il, y entra pour beaucoup plus que la vanité d’auteur, et Jean-Jacques eut moins pleuré s’il n’y avait eu là que des hommes.

Le même soir, le duc d’Aumont lui fit dire d’être au château le lendemain, vers les onze heures, qu’on le présenterait au Roi, et M. de Cury, chargé de ce message agréable, ajouta qu’il s’agissait d’une pension et que le Roi l’annoncerait lui-même au père de Colette et de Colin. Mais les protecteurs du philosophe n’avaient pas compté avec son hypocondrie. Jean-Jacques passa une nuit épouvantable. Il se rappela ses incommodités, le « fréquent besoin de sortir » qui l’avait tourmenté pendant le spectacle et qui le tourmenterait certainement lorsqu’il serait dans la grande galerie, attendant le passage du Roi. L’idée seule de l’état où ce besoin pouvait le mettre était capable de le lui donner jusqu’à le faire évanouir, à moins d’un esclandre auquel il eût préféré la mort… Et puis, il s’imaginait devant Sa Majesté qui lui parlait avec bienveillance… Quelle contenance tenir, quelle réponse faire, « sans quitter l’air et le ton sévère » qui étaient, comme la grande barbe, partie de la livrée philosophique ?… Et puis, que diraient ses rivaux, si le Suisse désintéressé, contempteur des honneurs et de la fortune, acceptait une pension ? Et cette pension, serait-elle payée ?… Devant les difficultés créées par sa tête malade, Jean-Jacques se soulagea par la fuite, plantant là honneurs, pensions, et le Roi, et la maîtresse du Roi, et les courtisans. Il se consola d’avoir perdu la pension en maudissant la société et aussi en pensant que le Roi de France fredonnait toute la journée des ariettes du Devin — avec la voix la plus fausse de son royaume.

Mme de Pompadour pardonna cette incartade à celui qu’elle appelait « le hibou » et lui envoya cinquante louis. Jean-Jacques remercia en grognant et, plus tard, lorsque parut la Nouvelle Héloïse, il écrivit, sans penser à mal, que « la femme d’un charbonnier était plus respectable que la maîtresse d’un roi. » M. de Malesherbes lui fit remarquer que cette affirmation pourrait blesser Mme de Pompadour. Alors Rousseau crut tout arranger en remplaçant le mot roi par le mot prince — et il offensa ainsi sa bienfaitrice, Mme de Luxembourg, amie très intime du prince de Conti.

Montesquieu, Buffon, d’Alembert, Diderot, Marmontel et Piron et bien d’autres, éprouvèrent, en diverses occasions, l’intelligente amitié de la marquise. Elle défendit l’Encyclopédie de la manière la plus spirituelle et la plus courageuse. C’est Voltaire lui-même qui a rapporté ce joli trait : « Un domestique de Louis XV me contait un jour que le Roi son maître, soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse, ensuite sur la poudre à tirer. « Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernois, que nous nous amusions tous les jours à tirer des perdreaux dans le parc de Versailles et quelquefois à tuer des hommes et à nous faire tuer sur la frontière sans savoir précisément avec quoi l’on tue. — Hélas ! nous eu sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répondit Mme de Pompadour. Je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues et on m’embarrasserait fort si l’on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée. — C’est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté ait confisqué nos dictionnaires encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles… Nous y trouverions bientôt les décisions de toutes nos questions. » Le Roi justifia sa confiscation. Il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France, et il avait voulu savoir par lui-même si la chose était vraie avant de permettre qu’on lût ce livre. Il envoya sur la fin du souper chercher un exemplaire par trois garçons de la chambre, qui apportèrent chacun sept volumes et avec bien de la peine. On vit à l’article Poudre que… etc… et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence avec l’ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris… Elle vit comment on lui faisait ses bas au métier et la machine de cette manœuvre la saisit d’étonnement. « Ah ! le beau livre, s’écria-t-elle… Sire, vous avez donc confisqué le magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul et pour être le seul savant de votre royaume ? »

Louis XV eût aimé la science s’il n’avait pas redouté les savants. L’intervention de la marquise fut inutile.


IX


Une à une, elles s’en vont, les belles années, les brèves années d’amour ; elles s’en vont parmi les intrigues et les plaisirs, et la jeunesse fatiguée de la marquise sent déjà le petit froid du déclin. Le soir, après le théâtre, après le souper du Roi, celle qui fut Galathée ou Colette, remonte, par les petits escaliers sombres, à sa jolie chambre de l’appartement du haut. Le Maître doit venir. Il faut dépouiller la vaste robe si lourde, le corps aux échelles de rubans, les fleurs, les bijoux, les plumes ; et commencer la toilette de nuit, avec des soins de courtisane. Être belle le jour, la nuit, à toute heure, dans tous les costumes, malgré les chagrins secrets et les misères féminines — quelle tâche, quel effort ! La robe est tombée ; les cheveux se déroulent dans un nuage odorant, l’eau parfumée tiédit l’argent de la cuvette, et les femmes empressées mettent, autour de la marquise à demi-nue, le charmant désordre d’un petit tableau libertin. Celle-ci couvre le feu d’une cendre légère comme un voile gris ; celle-là écarte les grands rideaux somptueux de l’alcôve ; une autre bassine le lit profond, tout écumeux de dentelles ; une autre éteint les girandoles qui se reflètent dans les glaces des trumeaux. Puis elles sortent. Madame est seule, avec sa fidèle du Hausset. Elle regarde, au miroir ovale de la toilette, sa figure du soir, la figure que l’amour seul connaît et qu’il veut retrouver, toujours pareille dans la diversité infinie. Hélas ! ce beau fruit charnel est meurtri déjà, marqué, marbré de taches légères, griffé de rides très fines, que le fard dissimule aisément, mais qui paraîtront bientôt malgré le fard. Les yeux, un peu saillants, s’entourent d’un large cerne ; la bouche est pâle ; le tissu délicat du cou et la gorge commence à se froisser ; et toute cette beauté de trente ans révèle le travail de la maladie qui rôde dans son organisme secret, là où gît la force essentielle de la femme.

La maladie, épouvantail de l’amour ! Mme de Pompadour songe en frémissant qu’elle n’a pas le droit d’être souffrante. Un jour qu’elle se sentait plus mal qu’à l’ordinaire, pendant un séjour à Choisy, elle s’excusa de ne point descendre au salon. À deux reprises, Louis XV réclama sa présence, et comme on lui répétait qu’elle était hors d’état de paraître, il dit sèchement : « A-t-elle la fièvre ? — Non, Sire. — Alors, qu’elle descende !… »

C’est le sang de Louis XV qui parle, dans cet égoïsme inconscient. Le bisaïeul n’aimait pas qu’on fût malade, et il traînait, dans son carrosse, des femmes en grand habit, qui, fiévreuses, convalescentes, grosses ou récemment accouchées, devaient supporter le soleil et le vent, les cahots, sans jamais se plaindre. Mme de Pompadour voit approcher le temps où elle ne pourra plus ne pas se plaindre. Elle sent, avec effroi, le battement irrégulier de son cœur, l’instabilité de ses nerfs surmenés, le trouble profond qu’ont laissé, dans tous ses organes, les maternités avortées et inavouées. Elle se consume dans cette existence qu’elle appelle — comme celle du chrétien — un combat perpétuel et, parvenue à l’éclatant sommet de sa fortune, elle considère, devant elle, la route qui redescend…

Il est bien vrai qu’elle s’est élevée, très vite, et sans faux pas, jusqu’à la cime. Que d’obstacles surmontés, que d’ennemis abattus ! La Reine et le Dauphin, non pas gagnés, mais rendus neutres ; les courtisans séduits ; les ministres réduits à une sorte d’obéissance ; la roture ignoble des Poisson décrassée ; le père réhabilité ; le petit frère Abel, que le Roi nomme familièrement « frérot », devenu marquis de Vandières de Marigny, destiné à la Direction générale des Bâtiments ; la mignonne Alexandrine élevée comme une princesse au couvent de l’Assomption, — quel chemin parcouru depuis le rendez-vous de chasse de Sénart ! La marquise est prodigieusement riche ; elle achète des domaines qu’elle embellit et où elle ne fait que passer : après l’admirable Crécy, c’est la petite maison exquise de la Celle ; c’est le royal Bellevue ; c’est l’Ermitage de Versailles et celui de Fontainebleau. Dans ces demeures enchantées, elle est reine, et les plus grands seigneurs de France portent l’habit à ses couleurs — vert pour Crécy, rouge pour Bellevue. Le Roi y vient, soupe, regarde les jardins illuminés d’où sortent des bergers et des Faunes, qui lui adressent des compliments en vers, écoute la comédie, bâille et s’en va souvent sans remercier l’amie ingénieuse. Il s’en va, mais il revient. Ses duretés, son humeur taciturne, ses velléités de trahison, ses accès de repentir quand il a bien peur de la mort, tout cela n’entame point la chaîne serrée de l’habitude. Aime-t-il encore sa maîtresse ? Elle ne sait. Elle sait seulement qu’il craint les éclats et déteste les intrigantes. La maréchale de Mirepoix a bien deviné ce caractère, elle qui disait à la marquise : « C’est votre escalier que le Roi aime ; il est habitué à le monter et à le descendre, mais s’il trouvait une femme à qui parler de sa chasse et de ses affaires, cela lui serait égal au bout de trois jours… »

Mme de Pompadour ne veut pas qu’il trouve cette confidente. Les passades qu’il a pu s’offrir, elle consent à les ignorer ou à les pardonner, pourvu que l’amitié ne s’y mêle pas au plaisir. Elle accepterait des rivales que leur bassesse rendrait inoffensives. Les autres, elle luttera jusqu’à la mort pour les écarter.

L’amitié, oui, c’est l’amitié seulement qu’elle désire, l’amitié, faite de confiance et d’habitude, lien plus lâche que l’amour et plus solide, qui ne serre pas la chair, qui ne pèse pas à l’égoïsme et à la sensualité de l’homme, et qui pourtant retient, dans son nœud léger mais inextricable, ce que les amants mirent en commun de leurs pensées et de leurs sentiments, ce qui ne vieillit pas, ce qui peut subsister malgré la maladie et jusque dans les flétrissures de l’âge.

Lien sublime des grandes âmes, fleur suprême de la plante qui eut pour racine la volupté, cette amitié, pourtant, vaut ce que valent les amants ; et, telle que la marquise l’imagine, elle n’est pas d’une très haute qualité spirituelle. C’est une affection où la prudence et l’intérêt ont leur part. C’est une affection, cependant, et sincère, qui comporte un certain dévouement de la femme et une certaine fidélité de l’homme, que les méchants, certes, ne comprendraient pas, qu’ils appelleraient complaisance basse et faiblesse.

Garder les biens, les titres, le crédit, et s’il se peut, les accroître, et garder aussi le cœur de Louis XV — ce qui lui sert de cœur ! — sacrifier tout le reste et s’en faire un mérite, fortifier sa puissance par les abnégations qui devraient l’anéantir, cette idée traverse quelquefois l’esprit inquiet de la favorite. C’est une terrible partie à jouer, mais, si elle ne la joue pas, tout est perdu, car le Roi commence à sentir l’infériorité de sa maîtresse en tant que maîtresse, et la résistance secrète d’un corps qui n’aime pas le plaisir sensuel, qui le subit et sait mal le donner… Entre les bras fatigués de la marquise, Louis XV, déçu, se souvient d’autres caresses et compare… C’est pourquoi, l’attente de la volupté, dans cette chambre délicieuse, est triste comme la mort.


Ce drame secret, qui a commencé dans la joie même des premières étreintes, lorsque le Roi s’étonnait de posséder une femme froide « comme une macreuse », durera cinq ans.

Ce que Mme de Pompadour perd dans l’ombre de l’alcôve, elle le regagne le jour, au contraire de ces amoureuses dont chaque nuit est une victoire que détruit chaque matin. Le jour venu, la marquise refait ses armes. Elle appelle au secours de sa beauté défaillante l’art du maquillage et de la toilette. Le fard lui rend une apparence de santé, un éclat artificiel qui s’accorde avec la poudre, avec les dentelles, avec la chatoyante splendeur des soies à ramages et la richesse du décor. Elle retrouve son joli regard, son sourire flottant au coin des lèvres, sa voix musicale, ses talents de chanteuse et de diseuse, son vif esprit parisien, qui n’est pas tout à fait l’esprit de Versailles. Ainsi armée, elle reprend le combat. À tous ceux qui lui disputent la puissance, elle livre bataille et, pour vaincre, elle ne cesse d’épier, de calculer, de chercher le moment propice et le point faible.

La maîtresse du Roi peut ignorer la politique ; l’amie du Roi ne le peut point. Il lui faut donc disputer aux ministres une influence dont ils sont jaloux. Elle a gagné les premières manches. Débarrassée du contrôleur général Orry et du marquis d’Argenson, qu’elle a fait remplacer par des créatures à elle, Machault d’Arnouville et Puysieux, Mme de Pompadour a contre elle Richelieu, Maurepas et le comte d’Argenson, amant de la perfide Estrades. Longtemps, par indolence, scrupule ou taquinerie, Louis XV a refusé de départager les adversaires. Il paraît même s’amuser cruelle ment à leur jeu. Mais le murmure des Poissonnades vient jusqu’à ses oreilles, et l’occasion arrive — admirablement préparée par la marquise — où le Roi est obligé de sévir.

Richelieu, d’abord, est touché. Revenu du siège de Gênes, il avait annoncé son intention de « crosser la Pompadour comme une fille d’Opéra » et, presque aussitôt, se targuant de sa charge de Premier gentilhomme de la Chambre, il avait refusé au duc de La Vallière, directeur du théâtre des Petits Cabinets, les costumes et accessoires qui appartenaient aux Menus-Plaisirs du Roi. Les réclamations de la marquise restèrent sans effet. Il fallut que Louis XV parlât incidemment de la Bastille, un soir, à son petit coucher, pour que Richelieu cédât, d’un air tout ironique, et comme s’il n’attachait aucune importance à sa défaite. Désormais prudent, il ménagea la favorite et servit même ses rancunes contre leur ennemi commun, Maurepas. Celui-là ne devait pas, ne voulait pas désarmer. Appuyé sur la famille royale, aimé du Roi, il combattait Mme de Pompadour à visage découvert, avec le double sentiment d’être utile à l’État et de contenter une vieille haine. Mais la marquise prévoyait ou parait les coups. Elle s’arrangeait pour ne jamais quitter le Roi, même aux heures de travail, où elle rompait à tout moment le fil des conversations trop intéressantes, donnait hautement des ordres au ministre : « Il faut… Je veux… » Maurepas bouillait de colère. Il regardait du côté de Louis XV. Le Roi, un peu gêné, déclarait : « Faites ce que Madame désire. » Et « Madame », alors, d’un ton léger :

« Allons donc, Monsieur de Maurepas ! Vous faites venir au Roi la couleur jaune. Adieu, monsieur de Maurepas ! »

Le ministre partait exaspéré, et soulageait sa bile par d’abominables chansons. Un soir, à souper, Mme de Pompadour disperse à ses pieds un bouquet de jacinthes blanches. Le lendemain, tout Versailles, tout Paris, répètent un quatrain terrible :

Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez les cœurs,
Sous nos pas, vous semez des fleurs,
Mais ce ne sont que des fleurs blanches…

L’allusion aux infirmités de la femme blesse au vif le Roi et la marquise. Mme de Pompadour exige que l’auteur anonyme soit découvert et châtié. Elle se rend elle-même, avec Mme d’Estrades, chez Maurepas.

— On ne dira pas que j’envoie chercher les ministres ; je viens les chercher. Quand donc saurez-vous les auteurs des chansons ?

— Quand je le saurai, Madame, je le dirai au Roi.

— Vous faites peu de cas, monsieur, des maîtresses du Roi.

— Je les ai toujours respectées, Madame, de quelque espèce qu’elles fussent

La marquise emporte ce trait, piquée au vif de son orgueil, et Maurepas de rire, chez la maréchale de Villarts, l’amie de la Reine. On lui disait :

— Vous avez reçu une belle visite !

— Oui, de la marquise. Cela lui portera malheur. Je me souviens que Mme de Mailly vint aussi me voir deux jours avant d’être renvoyée. Pour Mme de Châteauroux, on sait que je l’ai empoisonnée. Je leur porte malheur à toutes. »

Il se vantait. Sa perte était certaine, dès ce moment. Mme de Pompadour affecta de craindre ce poison que ses contemporains voyaient partout. Elle refusait de manger et de boire à la table même du Roi, pleurait et gémissait sans cesse. Tous les hommes et les rois comme les autres, ont une sainte terreur des « scènes » féminines, et Louis XIV lui-même cédait aux violences de Mme de Montespan. Maurepas — le 25 avril 1740 — reçut un congé brutal dont la Reine, l’innocente Reine, supporta le contre-coup. L’exil du disgracié dura vingt-cinq ans — mais les Poissonnades continuèrent, et le chevalier de Reneguier osa publier cette épigramme :

Fille d’une sangsue et sangsue elle-même,
Poisson, d’une insolence extrême,
Étale en ce château, sans honte et sans effroi,
La substance du peuple et la honte du Roi.

Ce qui lui coûta son grade dans le régiment des Gardes françaises et lui valut vingt ans de détention.

Cependant, dans les rues de Paris, on ramassait des papiers qui portaient cette inscription : « Rasez le Roi, pendez Pompadour, rouez Machault. » Le cri populaire montait, contre la favorite et ses créatures, cri sincère, injuste parfois, qu’un souverain ne peut dédaigner sans crime et ignorer sans péril — le même cri qui montera, plus tard, contre l’« Autrichienne » et que Louis XVI ne saura pas mieux entendre que Louis XV ne l’a entendu.

Le comte d’Argenson demeurait encore en face de la marquise détestée ; mais il avait senti la force de l’adversaire, et il composait avec cette force. On le vit aux dîners de Mme de Pompadour. Il la conduisit à l’exposition des tableaux du Louvre. Ce furent toutes les apparences d’une réconciliation, tandis que d’Argenson préparait déjà, avec la complicité de sa vilaine maîtresse Mme d’Estrades, le renvoi de la favorite et la faveur de Mme de Choiseul-Romanet.

Ainsi, au cours des années, Mme de Pompadour ruine ses ennemis, par dessous, avec une patience obstinée et des ruses infinies. Elle les attaque en ordre dispersé comme Horace fit des Curiaces. Ce sont les débuts de la femme politique qui, de plus en plus, interviendra dans les affaires, qui nommera les ministres et les généraux, soutiendra Belle-Isle et Soubise, recevra des lettres flatteuses de l’impératrice Marie-Thérèse, et se déclarera personnellement l’ennemie du roi de Prusse. Forte des secrets conquis, de la science qu’elle possède des hommes, de la Cour, du caractère de Louis XV, elle fera la guerre aux jésuites et au Parlement, elle inaugurera un nouveau système d’amitiés et d’alliances. Nous ne la suivrons pas dans ces intrigues politiques que ne rachètent pas, devant la postérité, deux pensées, réalisées en deux grandes œuvres : la Manufacture de Sèvres et l’École militaire. Nous n’en retiendrons que ce qui peut éclairer la vie intime de la femme, expliquer l’évolution de son caractère et la forme de ses relations avec le Roi. Nous la verrons, en l’espace de dix années, se transformer complètement, perdre, dans l’atmosphère de Versailles, cette douce bonté qui lui était naturelle et, grisée par sa vaine gloire, justifier le jugement attristé de Bernis : « La marquise n’avait aucun des grands vices des femmes ambitieuses ; mais elle avait toutes les petites misères et la légèreté des femmes enivrées de leur figure et de la supériorité de leur esprit ; elle faisait le mal sans être méchante et du bien par engouement ; son amitié était jalouse comme l’amour, légère, inconstante comme lui et jamais assurée. »


X


En décembre 1749, les gens bien informés racontaient tout bas certaine nouvelle qui donnait fort à penser aux courtisans. Ce bel « appartement d’en haut », ce nid d’amour où la marquise avait passé les temps les plus heureux de sa liaison avec le Roi, ce théâtre charmant de leur vie intime, de leurs petits concerts, de leurs soupers familiers, Mme de Pompadour l’abandonnerait au duc et à la duchesse d’Ayen. Elle prendrait l’appartement des Penthièvre et celui de la comtesse de Toulouse, c’est-à-dire tout l’espace compris depuis la voûte de la chapelle jusqu’à l’encoignure du Château, sur la terrasse qui regarde le parterre du nord.

Quelle était la raison de ce changement ? Il y avait bien, entre l’appartement du Roi et celui de la comtesse de Toulouse, un escalier dérobé qui datait du siècle précédent. Par cet escalier, Louis XIV descendait chez Mme de Montespan et Louis XV s’en servait pour rejoindre sa fille aînée, Madame Infante, lorsqu’elle venait de Parme et séjournait dans le logement inhabité de la comtesse de Toulouse… Mais l’escalier n’était pour rien dans la décision des deux amants. Mme de Pompadour, en se mettant ainsi sous les yeux de toute la Cour, dans le voisinage immédiat de Madame Adélaïde, sacrifiait une liberté amoureuse dont elle n’avait plus que faire, puisque, entre elle et le Roi, désormais, l’amour n’était plus qu’un souvenir.

Le duc de Luynes rend compte de cet événement, à sa manière discrète qui laisse entendre tout ce qu’il ne dit pas : « Mme de Pompadour connaît le Roi : elle sait qu’il a de la religion et que les réflexions qu’il fait, les sermons qu’il entend, peuvent lui donner des remords et des inquiétudes ; qu’il l’aime à la vérité de bonne foi, mais que tout cède à des raisons sérieuses, d’autant qu’il a plus d’habitude que de tempérament et que s’il lui arrivait de trouver dans sa famille une compagnie qui l’occupât avec douceur et gaîté de ce qui pourrait l’amuser, peut-être, n’ayant pas une passion violente à vaincre, il ferait céder son goût présent à son devoir. Elle a remarqué le goût du Roi pour Mesdames… Comme il est vraisemblable que Madame Sophie et Madame Louise ne seront pas longtemps sans revenir de Fontevrault et que cela fera une augmentation de logements, il était aisé de prévoir que le Roi, qui a pris l’habitude de faire revenir, depuis environ quatre mois, Mesdames sans panier chez lui, après souper, faire une espèce de retour de chasse, pourrait bien loger Madame et Madame Adélaïde dans cet appartement, s’accoutumer à y descendre et même à y souper. Voilà précisément ce qu’elle a voulu éviter. »

L’installation de l’appartement prend deux années. Il n’est pas encore terminé que déjà, dans le beau parc de Bellevue, la marquise fait élever une gracieuse statue qu’elle a commandée à Pigalle, pour remplacer un marbre emblématique de l’Amour. La Reine, qui consent à visiter Bellevue, apercevra un jour la figure féminine, pudique, malgré le sein découvert et la jambe nue jusqu’au genou. Elle remarquera la noble décence de la draperie, la simplicité de l’attitude, un bras replié vers la poitrine, l’autre ébauchant un geste d’accueil. Elle reconnaîtra, sur le visage de la nymphe, la ressemblance idéalisée de Mme de Pompadour et, demandant au vieux jardinier qui la suit, le nom du bosquet embelli par cette déesse, elle l’entendra répondre :

« On l’appelait autrefois le Bosquet de l’Amour. À présent, Madame, c’est le Bosquet de l’Amitié… »

Et peut-être, au fond de son cœur, Marie Leczinska aura-t-elle le sentiment d’une revanche secrète, qui n’ira pas sans inquiétude…

Dès 1751, la transformation est accomplie. La marquise a réussi ce beau et difficile travail, ce chef-d’œuvre d’habileté féminine : quitter ou paraître quitter la première l’amant qu’elle aurait perdu ; garder l’ami et, dans la chasteté d’une liaison encore étroite, demeurer, au sens réel du mot, la maîtresse.

Sacrifice qui ne coûte rien à la chair épuisée, sacrifice qui ménage l’orgueil de la favorite et sert ses intérêts ; sacrifice pourtant, et douloureux. Une femme ne renonce jamais, sans souffrance, à ce qu’elle posséda, même lorsqu’elle n’y tient guère… à moins que de le remplacer aussitôt. L’amour seul fait oublier l’amour. Personne n’a connu le secret de ce long adieu que Mme de Pompadour dit à l’amour du Roi, lentement, tristement, tandis qu’elle se détachait, peu à peu, de lui, qui se détachait d’elle… Sans doute, Louis XV est distrait, impatient, taciturne ; il se lève souvent, sans un baiser, du lit décevant où il revient quelquefois. Puis il espace ses rencontres. Il se désaccoutume physiquement de celle qui peut l’amuser encore et non plus l’enivrer. Il regarde, avec des yeux neufs, le corps voilé des autres femmes ; et partout, entre la marquise et lui, il y a cette forme indécise comme un nuage dans l’aube — la nouvelle Inconnue qui doit venir.

Comment se nommera-t-elle ? Forcalquier, Choiseul ou Coislin ?

« Madame, écrit Mme du Hausset, éprouvait beaucoup de tribulations au milieu de toutes les grandeurs. On lui écrivait souvent des lettres anonymes. On menaçait de l’assassiner ou de l’empoisonner.

« Je ne l’ai jamais vue dans un plus grand chagrin qu’un soir, au retour du salon de Marly. Elle jeta, en rentrant, avec dépit, son manteau, son manchon, et se déshabilla avec une vivacité extrême. Ensuite, renvoyant ses autres femmes, elle me dit, à leur sortie :

« Je ne crois pas qu’il y ait rien de si insolent que cette Mme de Coislin. Je me suis trouvée, ce soir, au jeu, à une table de brelan avec elle… Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que j’ai souffert. Les hommes et les femmes semblaient se relayer pour nous examiner. Mme de Coislin a dit deux ou trois fois, en me regardant : « Va tout ! » de la manière la plus insultante. Et j’ai cru me trouver mal quand elle a dit, d’un ton triomphant : « J’ai brelan de rois. » Je voudrais que vous eussiez vu sa révérence en me quittant !

— Et le Roi, lui dis-je, lui a-t-il fait ses belles mines ?

— Vous ne le connaissez pas, la bonne ! S’il devait la mettre ce soir dans mon appartement, il la traiterait froidement devant le monde et me traiterait avec la plus grande amitié. Telle a été son éducation, car il est bon par lui-même et ouvert. »


Mais la marquise de Coislin manqua son coup. Elle effraya le Roi par des exigences qui le firent réfléchir et Mme de Pompadour put dire à sa confidente, quelques mois plus tard : « La fière marquise s’est conduite comme Mlle Deschamps, la courtisane à la mode… Elle a été éconduite. »

Autre sujet d’inquiétude : on voit un jour, à Compiègne, une très belle fille qui se montre à la Comédie de la ville, au souper public du Roi, parmi les invités qui suivent la chasse. On l’appelle Mlle Dorothée. D’où sort-elle ? Nul ne le sait exactement. On la dit fille d’un porteur d’eau de Strasbourg, amenée par un Gascon nommé Du Barry, « le plus mauvais sujet qu’il y ait en France ». Cet homme — qui reparaîtra plus tard, avec une autre belle fille à jeter dans le lit du Roi vieillissant — fonde tous ses espoirs sur le succès de Dorothée… Mais Lebel, le valet de chambre, tout dévoué à Mme de Pompadour, persuade Louis XV que la belle Dorothée n’est pas sûre, l’amant gascon étant rongé d’un vilain mal que Sa Majesté n’a pas le pouvoir de guérir comme les écrouelles.

Puis c’est une parente de la marquise, une très belle, très jeune et très sotte personne, mariée par les soins de Mme de Pompadour au comte de Choiseul-Romanet, qui livre l’assaut au cœur du Roi. La marquise, sans méfiance, la met de toutes les parties et couve ce petit serpent avec un autre serpent plus venimeux encore, Mme d’Estrades. Le mari n’est pas gênant ; il est « la plus grosse bête de la Cour ». Mme d’Estrades et son amant d’Argenson soutiennent la « candidature » de la comtesse. Celle-ci se garde bien de demander de l’argent ! Elle joue exactement le jeu qui a si bien réussi à Mme d’Étiolles, en déclarant « qu’elle est incapable de manquer à son mari ; qu’elle déteste tous les jeunes gens qu’elle voit à la cour et que pour le Roi seul, elle ne résisterait pas ». Le Roi, ému par ce beau désintéressement, accorde à la dame tout ce qu’elle exige — sans avoir l’air d’exiger. Les Choiseul seront reconnus comme parents du Roi, à cause d’une alliance très ancienne avec une princesse du sang, et l’on promet au mari de la belle une place de maréchal de camp. Cette affaire se traite en des rendez-vous nocturnes où le Roi risque de se casser la jambe dans un escalier noir et tortueux. Enfin, les conseillers de Mme de Choiseul décident que le temps de capituler est venu. Dubois, le secrétaire du comte d’Argenson, fit confidence à Marmontel de la scène capitale dont il fut un des témoins, ainsi que le médecin Quesnay, qui était à la fois l’ami de Mme d’Estrades et l’ami de Mme de Pompadour : « L’intrigue avait fait du progrès. Elle était au dénouement. Le rendez-vous était donné ; la jeune dame y était allée ; elle y était dans le moment même où M. d’Argenson, Mme d’Estrades, Quesnay et moi nous étions ensemble dans le cabinet du ministre… Après une assez longue attente, arrive Mme de Choiseul, échevelée et dans le désordre qui était la marque de son triomphe. Mme d’Estrades court au devant d’elle, les bras ouverts, et demande si c’en est fait : « Oui, c’en est fait, répondit-elle. Je suis aimée ; il est heureux ; elle va être renvoyée ; il m’en a donné sa parole. » À ces mots, ce fut un grand éclat de rire dans le cabinet. Quesnay lui seul ne fut point ému. « Docteur, lui dit Argenson, rien ne change pour nous et nous espérons bien que vous nous resterez. — Moi, monsieur le comte, répondit froidement Quesnay en se levant, j’ai été attaché à Mme de Pompadour dans sa prospérité ; je le serai dans sa disgrâce. » Il s’en alla sur-le-champ. Nous restâmes pétrifiés, mais l’on ne prit de lui aucune méfiance. « Je le connais, dit Mme d’Estrades, il n’est pas homme à nous trahir. » Et, en effet, ce ne fut point par lui que le secret fut découvert et que la marquise de Pompadour fut délivrée de sa rivale. L’artisan de cette délivrance fut le propre cousin de la nouvelle maîtresse, M. de Choiseul-Stainville, ennemi déclaré de Mme de Pompadour, et qui saisit habilement cette occasion de se raccommoder avec elle. Il lui remit les preuves de la trahison, ajoutant que sa cousine était trop légère pour obtenir un crédit dont elle userait mal et que lui-même, l’ayant jugée, n’avait en vue que le bonheur de son cousin et l’intérêt de l’État. Quelques jours plus tard, Mme de Choiseul-Romanet était renvoyée de la Cour, ainsi que Mme d’Estrades, et M. de Choiseul-Stainville invité au souper du Roi.

Ainsi donc, sur ce terrain mouvant de la Cour, la marquise rencontre partout le mensonge et l’ingratitude. Ses seuls amis vrais, c’est la maréchale de Mirepoix et Mme d’Amblemont, deux étourdies, qu’elle appelle gentiment ses « petits chats » ; c’est la bonne du Hausset et l’honnête docteur Quesnay… Tous les autres n’ont en vue que leur intérêt propre, et ceux qui la flattent le plus marcheraient sur elle pour saluer plus vite sa remplaçante. Quelles affections, chaudes et tendres, pourraient la consoler de ses tristesses ? Elle a perdu ses parents qu’elle chérissait. Son frère, dont elle a fait la fortune, qui a du mérite et de l’esprit, souffre d’être secrètement mésestimé et refuse les mariages que sa sœur lui offre. Reste la petite fille bien-aimée, la jolie Alexandrine, qui croît en grâce et en beauté dans un couvent.

La marquise adore cette enfant qui lui ressemble. Un charmant tableau de François Guérin nous a conservé l’image de la mère et de la fille : la mère en robe fleurie, coiffée d’un feston de perles, assise sur un canapé chargé de coussins, le dos tourné à une haute glace qui reflète sa nuque poudrée et ses épaules, tenant de la main gauche un livre entr’ouvert, caressant, de la main droite, la tête ébouriffée et soyeuse d’un petit chien noir ; la fille, âgée de sept ou huit ans, dans ce costume à longue jupe et à corsage décolleté qui est celui des femmes, des fillettes et des poupées au XVIIIe siècle ; une dentelle sur les cheveux, un ruban au cou, une rose au côté. Assise sur un tabouret, contre la robe bouffante de sa mère, l’enfant appuie un bras sur une cage ouverte et tient sur un doigt son oiseau favori, tandis qu’un second petit chien, ébouriffé et soyeux comme l’autre, mais tout blanc, fait « le beau » avec gravité. Les figures sont un peu mignardes et précieuses. Cependant l’œuvre a du prix. Elle nous montre une Pompadour souriante et comme apaisée, dans un doux orgueil maternel… Peut-être songe-t-elle à l’avenir d’Alexandrine, à ce mariage qu’elle voudrait si brillant et dont elle parle quelquefois à sa fidèle du Hausset… Le mari qu’elle rêve pour sa fille, c’est le fils adultérin du roi et de Mme de Vintimille, le petit comte du Luc, âgé de onze ans, et qui ressemble à Louis XV « de figure, de gestes et de manières », comme Alexandrine à Mme de Pompadour.

Cet enfant d’une rivale morte, la marquise le fit venir un jour à Bellevue, conduit par son gouverneur. Tous deux goûtèrent chez le suisse, et Mme de Pompadour, en se promenant, eut l’air de les trouver par hasard. Elle admira la beauté du petit comte et l’emmena, avec Alexandrine, dans une figuerie où le Roi devait se rendre. Louis XV, qui ne reconnaissait pas son fils, fut un peu gêné quand on le lui présenta. La marquise s’attendrit sur les deux enfants et dit :

« Ce serait un beau couple. »

Le Roi feignit de ne pas comprendre. Il s’amusait avec la petite, sans s’intéresser au garçon qui, tout en mangeant des figues et de la brioche, accusait sa filiation par toute sa physionomie et par tous ses gestes. Mme de Pompadour s’exclama :

— Ah ! Sire, voyez !

— Quoi ? dit Louis XV.

— Rien… Si ce n’est qu’on croit voir son père.

— Je ne savais pas, dit le Roi en souriant, que vous connaissiez le comte du Luc si particulièrement.

— Vous devriez l’embrasser, car il est fort joli.

— Je commencerai donc par la demoiselle, dit le Roi, d’un air contraint.

Le soir, Mme du Hausset fit la remarque « que le Maître n’avait pas paru fort vif dans ses embrassements ».

« Il est comme cela, répondit Mme de Pompadour. Mais n’est-ce pas que ces deux enfants ont l’air faits l’un pour l’autre ? Si c’était Louis XIV, il ferait du jeune enfant un duc du Maine. Je n’en demande pas tant : une charge et un brevet de duc pour son fils, c’est bien peu… Et c’est à cause que c’est son fils que je le préfère, ma bonne, à tous les petits ducs de la Cour. Mes petits-enfants participeraient en ressemblance au grand-père et à la grand’mère, et ce mélange que j’ai l’espoir de voir ferait mon bonheur un jour… »

Elle parlait ainsi, les yeux pleins de larmes, et, malgré l’ambition et la vanité, il se réveillait en elle quelque chose de l’ancienne « Reinette », de la tendre et bonne petite créature gâtée par une éducation sans moralité, mais non pas tout à fait pervertie.

Obligée de renoncer à un projet chèrement caressé, elle pensa au fils de Richelieu, le petit Fronsac, pour Alexandrine, et là encore, elle fut poliment refusée. Le duc de Chaulnes se montra plus accommodant. Il accepta de fiancer son fils, le duc de Picquigny, à Mlle d’Étiolles, quand elle aurait accompli ses treize ans, contre la promesse d’être nommé gouverneur du duc de Bourgogne et la duchesse gouvernante des Enfants de France.

Mais ce bonheur, qui devait payer Mme de Pompadour de tous ses chagrins, elle n’en eut que l’espérance. En juin 1754, Alexandrine tomba malade : fièvre violente, vomissements, convulsions. Le lendemain, elle était morte.

Le désespoir de la mère fut terrible et dérangea pour longtemps sa santé. Quelques jours plus tard, en ce même mois de juin 1754, Mme de Pompadour perdait son père, François Poisson, tué par la mort d’Alexandrine. Abel de Vandière de Marigny s’éloignait d’elle. Dans ce grand déchirement de tout son cœur, si sensible aux affections familiales, la marquise éprouvait sa solitude… Le Roi lui avait bien témoigné de la compassion, mais il n’aimait pas les larmes. Elle sécha les siennes, maîtrisa ses nerfs, reçut des gens à sa toilette et ne parla plus de ses douleurs, par une sorte d’héroïsme professionnel qui fit pitié à quelques-uns… Cependant, « Reinette », tout ce qui survivait de « Reinette » était enseveli à jamais dans la tombe d’Alexandrine.

Et la vie continue : intrigues, flatteries, mensonges, fatigue extrême du corps et de l’âme, sans autre intérêt désormais que la lutte éternelle pour la puissance.

Les femmes qui ont beaucoup aimé et beaucoup souffert, lorsqu’elles vieillissent, cherchent quelquefois en Dieu l’amour suprême qui resplendira sur leur crépuscule. Si ce n’est le besoin de l’amour qui les ramène à l’autel, c’est un sens nouveau de la vie enfin révélé à des yeux plus clairvoyants, à des âmes plus instruites qu’aux temps troublés de la jeunesse. On put croire que Mme de Pompadour, après la mort de sa fille, inclinerait à la dévotion. Sa position auprès du Roi n’était même plus équivoque. Tout le monde savait que l’amitié régnait dans le bel appartement au cabinet de laque rouge, comme dans le bosquet de Bellevue, et que c’était à titre d’ami seulement que Louis XV descendait chez la marquise — encore passait-il par la « pièce de compagnie », car l’escalier mystérieux était muré. Mme de Pompadour assistait régulièrement aux offices ; elle faisait maigre le vendredi et elle parlait déjà de son confesseur, qui serait le P. de Sacy, jésuite. On l’avait vue chez les religieuses Capucines de Paris aller, coiffes baissées, à la chapelle où était le corps de sa fille et prier longuement sur le tombeau. En réalité, elle avait des velléités de religion plutôt que de la religion, et, n’étant pas hypocrite, elle avouait qu’elle espérait obtenir, par ses prières, la piété véritable dont elle était encore éloignée. L’intention suffisait pour toucher le cœur de la Reine, qui marquait à l’ex-favorite une réelle bienveillance et comptait peut-être qu’en voulant faire son salut, Mme de Pompadour aiderait, indirectement, au salut du Roi. Si elle éprouvait un réel désir de pénitence, ne serait-elle pas obligée de quitter la Cour, où sa présence — même à titre d’amie — perpétuait le scandale ? Quitter la Cour, la marquise n’y pensait guère, et elle entendait bien que la dévotion et l’amitié purifiée s’accorderaient ensemble. C’était aussi l’avis de Louis XV. Après avoir accordé à son « amie » les honneurs de duchesse, en 1752, il la nomma, en février 1756, dame du palais de la Reine. Marie Leczinska, un peu choquée par cette nomination, laissa entendre qu’elle ne pouvait recevoir les services d’une personne qui, étant mariée devant l’Église, n’habitait pas avec son mari. L’objection était forte. Mme de Pompadour consulta le P. de Sacy. Il dit à la marquise qu’il lui refuserait l’absolution tant qu’elle n’aurait pas regagné le domicile conjugal. Dans cet extrême embarras, M. de Machault vint au secours de la marquise et lui suggéra la conduite la plus habile. Il savait que M. Le Normant d’Étiolles menait une vie fort joyeuse avec une danseuse de l’Opéra, Mlle Rem, et qu’il n’aurait pas la moindre envie de reprendre l’épouse infidèle. Qu’il affirmât son refus, et le tour était joué. La pénitente ne portait plus la responsabilité d’une situation scandaleuse, qui lui était en quelque sorte imposée par l’« implacable » M. Le Normant. Donc, Mme de Pompadour écrivit à son mari une lettre toute pleine de repentir. « Je reconnais mon tort. Je veux le réparer. Déjà le point capital de ma faute a cessé et il ne reste plus que d’en faire cesser les apparences, ce que je souhaite ardemment ; je suis résolue, par ma conduite à venir, d’effacer ce qu’il y a dans ma conduite passée. Reprenez-moi, vous ne me verrez plus occupée qu’à édifier le monde par l’union où je vivrai avec vous, autant que j’ai pu le scandaliser par ma séparation. »

Il est difficile de concilier cette manœuvre avec la franchise qui était une des qualités de Mme de Pompadour. Comment s’abaissait-elle à mentir aussi laidement, dans le temps même qu’elle s’essayait à la dévotion ? C’est qu’il est moins malaisé de revenir à une certaine piété que de retrouver le sens moral quand on l’a perdu. Cette piété superficielle peut ne pas toucher au profond de l’âme, elle peut être seulement une intention, une émotion, une duperie du cœur, qui n’entraîne aucune véritable rénovation de la conscience et ne trompe pas un confesseur clairvoyant.

Le P. de Sacy ne se prêta pas longtemps de bonne grâce à la combinaison imaginée par Machault, et sans doute fut-il indigné en apprenant que M. de Soubise était allé trouver M. Le Normant pour lui annoncer la démarche projetée par la marquise et l’avertir qu’en acceptant une réconciliation il désobligerait le Roi. Le jésuite montra bien qu’il ne conduisait pas ses pénitents par un « chemin de velours ». Mme de Pompadour le congédia et lui garda une rancune fort peu chrétienne qu’elle étendit à l’ordre tout entier. Elle alla jusqu’à envoyer au Pape, par un agent secret, une note confidentielle qui est un bien curieux document de psychologie féminine. L’histoire de la conversion y est tout entière, mais tout arrangée, « romancée », pour sauvegarder les intérêts de Mme de Pompadour et son orgueil de femme qui fut aimée. Elle y expose que la séparation est venue, par sa volonté seule et contre le désir du Roi qui, cependant, connaissant son caractère, sentit qu’il n’y avait pas de retour à espérer. « Décidé à garder près de lui cette personne si ferme dans sa nouvelle vertu, Louis XV consulta des « docteurs en Sorbonne » et le P. Pérusseau, jésuite, son confesseur… Les docteurs firent « des réponses sur lesquelles il aurait été possible de s’arranger », mais le P. Pérusseau fut intraitable. En vain, Mme de Pompadour lui démontra « qu’en refusant de céder au vœu du Roi, il jetterait celui-ci dans une façon de vivre dont tout le monde serait fâché », cette espèce de chantage n’entama pas la résolution du jésuite. Quant au P. de Sacy, en dépit de la lettre écrite sur son ordre à M. Le Normant, en dépit de la réponse faite par le mari qui voulait bien pardonner à sa femme mais non point la revoir, il continua d’exiger le départ de la marquise. Il déclara même que l’on s’était trop moqué du confesseur de Louis XIV quand le comte de Toulouse était venu au monde, qu’il ne voulait pas encourir le même ridicule. Si bien qu’après avoir tenté de le convaincre « qu’il devait écouter la religion et non l’intrigue », Mme de Pompadour cessa de le voir…

Le Pape prit ce beau récit pour ce qu’il était et approuva la conduite des confesseurs, au grand étonnement et à la grande colère de Mme de Pompadour — qui chercha un prêtre plus accommodant que les deux jésuites. Elle le trouva bientôt : il lui fut procuré… par le lieutenant de police !

Enfin, la voilà dame du palais ! Le bruit se répand qu’elle va « quitter le rouge », c’est-à-dire abdiquer définitivement toutes prétentions à la jeunesse et à la beauté, il lui suffit pour le moment d’avoir abdiqué l’amour. Elle paraît chez la Reine, vêtue d’une très belle robe et couverte de bijoux, et elle fait son service, comme si elle n’avait jamais fait autre chose.

Le bon duc de Luynes persiste à croire que la grâce divine touche ou va toucher l’ancienne maîtresse du Roi. « Elle a une mauvaise santé et plusieurs incommodités, dit-il naïvement. Ce sont des moyens dont Dieu se sert souvent pour opérer les conversions. » Et il souhaite que « ces heureux commencements de piété se continuent avec la même ferveur et qu’ils fassent réellement impression sur l’esprit du Roi… »

Et, tristement, il ajoute : « Le temps n’est pas encore venu. Les maîtresses passagères continuent. J’ai déjà parlé d’une nommée Morphise… ».


XI


En renonçant à sa maîtresse devenue son amie, Louis XV n’avait pas renoncé aux femmes. Il en avait le besoin plus que l’amour et l’habitude plus que le besoin. Passé la quarantaine, la première ardeur de ses sens s’amortissait. Déjà il avait cette fringale de la chair fraîche, cet appétit du fruit vert qui succèdent à la passion de l’homme fait pour la femme épanouie et qui annoncent le vice du vieillard.

À ce monstre de la débauche qui s’éveille dans les sens du Roi, il faut une pâture. Mme de Pompadour accepte qu’il la prenne, pourvu qu’il ne la prenne pas à la Cour. Elle ne supportera pas les rivales titrées, Choiseul ou Coislin, qui briguent sa place, et pour en divertir l’attention du Roi, elle souffre les « femmes obscures », les filles séduites ou achetées par les soins du valet de chambre Lebel. Cela ne signifie pas, comme ses détracteurs l’ont prétendu, qu’elle les procure elle-même à son ex-amant, et que la dévote se double d’une entremetteuse. La légende, qui fait de Mme de Pompadour une sultane validé du Parc aux Cerfs, est, comme toutes les légendes, une grossière simplification de sentiments et d’actes très complexes et mal analysés.

Il semble bien que le secret de cette attitude complaisante se révèle dans les Mémoires de Mme du Hausset, portraitiste sans art, mais fidèle, de la maîtresse qu’elle connaît si bien. Le passage vaut d’être cité tout entier.

« Madame me fit appeler un jour et entrer dans son cabinet où était le Roi, qui se promenait d’un air sérieux.

« Il faut, me dit-elle, que vous alliez passer quelques jours à l’avenue de Saint-Cloud, dans une maison où je vous ferai conduire. Vous trouverez là une jeune personne prête à accoucher. »

Le roi ne disait rien.

« Vous serez la maîtresse de la maison et présiderez, comme une déesse de la Fable, à l’accouchement. On a besoin de vous pour que tout se passe suivant la volonté du Roi et secrètement. Vous assisterez au baptême et indiquerez les noms du père et de la mère. »

Le Roi se mit à rire et dit :

« Le père est un très honnête homme. »

Madame ajouta :

« Aimé de tout le monde et adoré de tous ceux qui le connaissent. »

Madame s’avança vers une armoire et en tira une petite boîte qu’elle ouvrit. Elle en sortit une aigrette de diamants en disant au Roi :

« Je n’ai pas voulu, et pour cause, qu’elle fût plus belle.

— Elle l’est encore trop.

Et il embrassa Madame, en disant :

« Que vous êtes bonne ! »

Elle pleura d’attendrissement, et mettant sa main sur le cœur du Roi : « C’est là, dit-elle, que j’en veux ! »

Les larmes vinrent aussi aux yeux du Roi et je me mis à pleurer sans savoir pourquoi. Ensuite, il me dit :

« Guimard vous verra tous les jours pour vous aider et conseiller. Et, au grand moment, vous le ferez avertir de se rendre auprès de vous. Mais nous ne parlerons pas du parrain et de la marraine. Vous les annoncerez comme devant arriver, et, un moment après, vous aurez l’air de recevoir une lettre qui vous apprendra qu’ils ne peuvent venir. Alors, vous ferez semblant d’être embarrassée et Guimard dira : « Il n’y a qu’à prendre les premiers venus. » Vous prendrez la servante de la maison, un pauvre ou un porteur de chaises. Vous ne leur donnerez que douze livres, pour ne pas attirer l’attention… Guimard vous dira les noms du père et de la mère. Il assistera à la cérémonie qui doit être le soir et donnera les dragées. Il est bien juste que vous ayez les vôtres. »

« Et il tira cinquante louis qu’il me remit de cette mine gracieuse qu’il savait prendre dans l’occasion, et que n’avait personne autre que lui dans son royaume. Je lui baisai la main en pleurant.

« Vous aurez soin de l’accouchée, n’est-ce pas ?

C’est une très bonne enfant qui n’a pas inventé la poudre, et je me fie à vous pour la discrétion. Mon chancelier vous dira le reste, dit-il en se tournant vers Madame. » Et il sortit.

« Eh bien, comment trouvez-vous mon rôle ? dit-elle.

— D’une femme supérieure et d’une excellente amie, dis-je.

— C’est à son cœur que j’en veux, me dit-elle, et toutes ces petites filles qui n’ont point d’éducation ne me l’enlèveront pas. Je ne serais pas aussi tranquille, si je voyais quelque jolie femme de la Cour ou de la Ville, tenter sa conquête. »

« Je demandai à Madame si la jeune personne savait que c’était le Roi qui était le père.

— Je ne le crois pas, me dit-elle. Mais comme il a paru aimer celle-ci, on a craint qu’on ne se soit trop empressé de lui apprendre. Sans cela, on dit, à elle et à d’autres, dit-il en levant les épaules, que c’est un seigneur polonais, parent de la Reine et qui a un appartement au château. Cela a été imaginé, à cause du cordon bleu que le Roi n’a pas souvent le temps de quitter, parce qu’il faudrait changer d’habit, et aussi pour donner une raison de ce qu’il a un logement au château si près du Roi. »

La scène est complète et chaque personnage y tient son rôle et parle selon sa nature. Qu’il y ait là de l’immoralité, tous trois en conviendraient facilement, mais ils n’y trouvent nulle indélicatesse. Louis XV est persuadé qu’il ne nuit à personne, puisqu’il est accoutumé de bien doter et marier ses petites sultanes et d’assurer le sort — très modeste — de ses bâtards. Madame du Hausset obéit à un ordre du Roi. Quant à Madame de Pompadour, elle fait la part du feu, et se moque des préjugés. Elle dit vrai : c’est au cœur de Louis XV qu’elle tient. Les passades sont sans importance. La marquise peut être indulgente et bonne sans croire engager sa dignité. Elle a, sur ces choses, les idées de son temps, et pour elle la « bagatelle » n’est que… bagatelle.

Elle connaît l’existence du logement dans les combles de Versailles où le Roi se rend sans être vu, et elle sait que dans la petite maison du Parc aux Cerfs, une et quelquefois deux jeunes personnes, gouvernées par la femme d’un commis de bureau de la guerre, attendent le bon plaisir du Roi. Ce Parc aux Cerfs qui fera écrire tant de sottises, où l’imagination des mémorialistes et de certains historiens mettra un « troupeau de filles », — dix-huit cents, dit Soulavie, l’éditeur des douteux Mémoires de Richelieu, — ce « sérail » qui, d’après Lacretelle, coûta plus de cent millions d’État, — cent cinquante millions, dit un autre, — ce prétendu château sinistre, entouré de murs épais, « lugubre comme un abattoir », où les portes capitonnées devaient étouffer les cris des victimes, — qu’est-ce donc en réalité ?

Allez dans la rue Saint-Médéric, à Versailles. Cherchez la maison qui porte aujourd’hui le n° 4, joli petit hôtel avec une aile en retour formant pavillon. Ce pavillon, c’est le Parc aux Cerfs, comme en fait foi l’acte de vente, retrouvé par M. Leroi, conservateur de la Bibliothèque de Versailles.

Entrez dans le jardin — si la permission vous en est donnée — montez les six marches appelées « le degré du Roi », et pénétrez dans la toute petite maison drapée de lierre et de vigne-vierge. Au rez-de-chaussée, il y a une grande cuisine, un cabinet de bains, une remise, une écurie pour un seul cheval. Gravissez l’escalier de bois qui mène à l’étage — étage unique sous la haute lucarne du toit d’ardoises. Il y a encore, au mur, les anneaux de la main-courante. Au premier, deux pièces seulement, un salon avec une alcôve et un cabinet adjacent, une chambre avec un cabinet. Dans le salon, une porte en glaces dissimule un placard. Ni boiseries luxueuses, ni trumeaux dorés. Tout est peint d’un seul ton blanc gris. De simples et belles moulures chantournées, des cheminées gracieuses, en marbre de couleur. Pas d’autre luxe. Les habitantes du logis ne devaient pas songer que le « seigneur polonais » fût bien riche.

Combien de jolies filles passèrent, pour quelques semaines ou quelques mois, dans cette maison dont un financier n’aurait pas voulu pour sa « folie » ? Nul ne peut le dire, mais on sait qu’elles n’y furent jamais plus d’une ou deux à la fois, avec l’intendante — la « mère abbesse » dit Mme du Hausset, et les domestiques. La première fut cette Murphy que le duc de Luynes appelle Morphise, ravissante fille, qui avait désappris la pudeur en posant les nymphes dans l’atelier de Boucher. Quatorze ou quinze ans, un petit corps enfantin et féminin, souple et bien en chair, veiné de bleu, avivé de rose, où sur la douce soie de la peau, la lumière nacrée jouait comme une caresse, un visage puéril, aussi frais qu’une fleur sous la rosée, le rire et l’accent de Paris, l’humeur « folâtre » si reposante pour un homme las et blasé. Cette fillette devient mère, et sa maternité, qui la rend plus éclatante, rend plus vif le caprice du Roi. Il la fait venir à Versailles, la montre à ses familiers. Bientôt, elle n’est plus la petite Murphy, fille d’une revendeuse à la toilette et d’un savetier ; elle est Mlle O’Murphy (?) d’une noble maison irlandaise (?) La maréchale d’Estrées la flatte, lui arrache des confidences, lui suggère de se faire « déclarer ». Et Murphy, sans prudence et sans malice, profite de l’intimité pour demander un jour, au Roi : « Où en êtes-vous, avec votre fameuse vieille ? » Le Roi, étonné, l’interroge. En véritable enfant, elle se met à pleurer et raconte tout. L’histoire arrive aux oreilles de Mme de Pompadour. Il suffit d’un mot d’elle, au Roi. Mme d’Estrées est exilée de la cour, et Murphy est mariée avec un major du régiment de Beauvoisis qui reçoit 50.000 livres pour prix de sa complaisance, avec les 200.000 livres de la dot et un superbe trousseau. Quant à la petite fille, née des amours du Roi, elle sera mise dans un couvent, avec une rente viagère de 3.000 livres.

D’autres pensionnaires, Mlles Fouquet, Hénault, Robert, Nicquet, Tresson, succédèrent à la Murphy dans le pavillon mystérieux. Quelle était, parmi ces jeunes filles, celle dont Mme du Hausset dut prendre soin, et qui accoucha non pas dans la maison du Parc aux Cerfs, dont on l’avait retirée provisoirement, mais dans une autre maison de l’avenue de Saint-Cloud ? La suite du récit de Mme du Hausset nous apprend seulement que cette demoiselle était de la plus jolie figure, mise fort élégamment, très gaie, et singulièrement naïve. Elle reçut l’aigrette de diamants avec la plus vive joie. Après souper, elle demanda à Mme du Hausset : « Comment se porte monsieur le comte ? — C’était le Roi qu’elle appelait ainsi. — Il sera bien fâché de n’être pas auprès de moi, mais il a été obligé de faire un assez long voyage… C’est un bien bel homme, et il m’aime de tout son cœur. Il m’a promis des rentes, mais je l’aime sans intérêt, et s’il voulait, je le suivrais bien dans sa Pologne. »

Elle parla ensuite de ses parents et de Lebel qu’elle connaissait sous le nom de Durand.

« Ma mère, ajouta-t-elle, avec fierté, était une grosse épicière-droguiste, et mon père n’était pas un homme de rien… Il était des Six-Corps, et c’est, comme on sait, tout ce qu’il y a de mieux. Enfin, il avait pensé deux fois être échevin. »

Elle dit encore que sa mère, devenue veuve, avait « essuyé des banqueroutes », mais Monsieur le Comte avait sauvé la famille en lui donnant 1.500 livres de rente et 6.000 francs d’argent comptant.

« Six jours après, elle accoucha. On lui dit, suivant mes instructions, que c’était une fille, quoi que ce fût un garçon et bientôt après, on devait lui dire que son enfant était mort, pour qu’il ne restât aucune trace de son existence pendant un certain temps. Ensuite on le remettrait à la mère… Le Roi donnait sept ou huit mille livres de rente à chacun de ses enfants. Ils héritaient les uns des autres, à mesure qu’il en mourait. Il y en avait déjà sept ou huit de morts. »

Madame du Hausset reçut une tabatière d’or, fort grande, où étaient deux rouleaux de vingt-cinq louis, et la demoiselle, dont le Roi s’était dégoûté, fut mariée en province, avec quarante mille écus de dot et quelques diamants.

Toutes les pensionnaires du Parc aux Cerfs n’avaient pas cette parfaite crédulité. L’une d’elles, que le « comte polonais », avait vue plusieurs fois et fort tendrement, montra un désespoir étrange quand elle apprit l’attentat de Damiens. La « mère abbesse », Mme Bertrand, l’interrogea et lui fit avouer la vérité : poussée par la curiosité et peut-être par la jalousie, elle avait fouillé les poches du Roi et trouvé des lettres — l’une du roi d’Espagne, l’autre de l’abbé de Broglie — qui l’avaient instruite. Le même jour, le Roi étant venu voir secrètement l’autre pensionnaire, la délaissée se précipita, en bousculant tout, dans la chambre où était le couple. Elle se jeta aux genoux de Louis XV. « Oui, vous êtes le Roi, criait-elle, et de tout le royaume, mais ce ne serait rien pour moi, si vous ne l’étiez pas de mon cœur. Ne m’abandonnez pas, mon cher Sire ! J’ai pensé devenir folle, quand on a manqué vous tuer ».

— Mais vous l’êtes encore ! criait l’abbesse.

Le Roi embrassa la pauvre fille, et ne sachant qu’en faire… la fit conduire dans une maison d’aliénées où elle demeura quelques jours. On lui affirma qu’elle avait rêvé toute son aventure, mais elle savait bien, par le témoignage de ses yeux et l’instinct de son cœur, que le Roi avait été son amant.

Ce qu’il y avait de cruel dans cette conduite du Roi, Mme du Hausset ne le sentait pas, et Mme de Pompadour, moins encore. Bien mieux — on le voit clairement par les passages cités — la marquise admirait la « bonté » du Roi, et le Roi la « bonté » de la marquise.

Cette « bonté » fut mise à l’épreuve en 1762, lorsque, dans la vie secrète du souverain, une jeune femme entra, plus redoutable, à elle seule, que tout le harem du Parc aux Cerfs. Il ne s’agissait pas d’une « petite fille sans éducation » offerte à Louis XV comme un bouquet de roses ou un panier de pêches veloutées. Après les grâces et les « folâtreries », les ingénuités libertines et les douceurs moutonnières, dont il était rassasié, le Roi découvrait soudain la grande beauté sculpturale, la majesté du corps unie à la fierté du caractère, une personne bien née, bien élevée, plus royale d’aspect que les reines, et près de laquelle il semblait, lui, le plus bel homme de son royaume ! « un écolier, un demi-roi ». Cette vivante statue, qui dépassait de la tête les autres femmes, et dont les cheveux noirs, déroulés, tombaient jusqu’à terre, c’était Mlle Anne de Coupiers de Romans, fille d’un avocat de Grenoble. Elle fut présentée au Roi dans les jardins de Marly. Louis XV en fut épris, dit Mme du Hausset « autant qu’il pouvait l’être ». Pour cette belle, il n’était pas question du Parc aux Cerfs. Elle fut logée à Passy, dans une maison achetée pour elle, où son amant, de plus en plus fou, l’allait voir. Elle devint grosse, et mit au monde un fils dont elle ne voulut pas se séparer et qu’elle nourrit elle-même. Dans ce bel enfant — vivant portrait du Roi — baptisé sous le nom de Louis-Aimé de Bourbon, « fils de Charles de Bourbon, capitaine de cavalerie », Anne de Romans voyait un futur duc du Maine. Souvent, aux Tuileries ou au Bois de Boulogne, elle allait s’asseoir, ayant son fils dans une corbeille, et, devant les gens qui les admiraient tous deux, elle ouvrait son fichu de dentelles pour allaiter l’enfant du Roi. Mme de Pompadour, dévorée d’inquiétude et de curiosité, voulut connaître sa rivale. Un jour, avec Mme du Hausset, elle se rendit au Bois de Boulogne, la figure cachée dans ses coiffes et tenant un mouchoir sur sa bouche, comme une personne qui souffre des dents.

« Nous nous promenâmes quelques moments dans un sentier, raconte Mme du Hausset, d’où nous pouvions voir la demoiselle allaitant son enfant. Ses cheveux, d’un noir de jais, étaient retroussés avec un peigne orné de quelques diamants.

Elle nous regarda fixement, et Madame la salua. Puis, me poussant le coude, elle me dit :

« Parlez-lui »

Je m’avançai et lui dis :

« Voilà un bien bel enfant ! »

— Oui, répondit-elle, je peux en convenir, quoique je sois sa mère.

Madame, qui me tenait sous le bras, tremblait. Je n’étais pas trop rassurée. Mlle de Romans me demanda :

« Êtes-vous des environs ? »

— Oui, Madame, je demeure à Auteuil avec cette dame, qui souffre en ce moment d’un mal de dents cruel.

— Je la plains fort, car je connais ce mal qui m’a souvent bien tourmentée.

Je regardai de tout côté, dans la crainte qu’il ne vînt quelqu’un qui nous reconnût. Je m’enhardis à lui demander si le père était un bel homme.

« Très beau, répliqua-t-elle, et si je vous le nommais, vous diriez comme moi.

— J’ai l’honneur de le connaître, Madame ?

— Cela est très vraisemblable…

Mme de Pompadour n’en voulut pas entendre davantage. Elle prit congé, en hâte, et regagnant sa voiture, elle soupira :

« Il faut convenir que l’enfant et la mère sont de belles créatures, sans oublier le père… L’enfant a ses yeux… »

Cette rencontre lui laissa une tristesse profonde. Peut-être se souvenait-elle d’Alexandrine, peut-être craignait-elle, chez le Roi, un sursaut inconnu d’amour paternel. La maréchale de Mirepoix, qui avait du bon sens et de l’expérience, la rassura en affirmant que le Roi se souciait fort peu d’enfants ; qu’il ne faisait rien pour le comte du Luc ; qu’il n’en parlait même jamais et qu’encore une fois, « on n’était pas sous Louis le Quatorzième… Je ne vous dirai pas qu’il vous aime mieux qu’elle, ajouta la maréchale ; et si, par un coup de baguette, elle pouvait être transportée ici, qu’elle lui donnât ce soir à souper et fût au courant de ses goûts, il y aurait peut-être pour vous de quoi trembler ; mais les princes sont gens d’habitude ; l’amitié du Roi pour vous est la même que pour votre appartement, vos entours ; vous êtes faite à ses manières, à ses histoires ; il ne se gêne pas ; il ne craint pas de vous ennuyer ; comment voulez-vous qu’il ait le courage de déraciner tout cela en un jour, de former un autre établissement, et de se donner en spectacle au public par un changement aussi grand ? »

Le dénouement de l’aventure fut terrible pour Mlle de Romans. Elle avait la beauté, la jeunesse, une maternité brillante, l’amour du Roi, tout ce qui manquait à Mme de Pompadour ; mais il lui manquait ce que possédait sa rivale : l’art de plier et de patienter. Elle fatigua Louis XV par ses prétentions. Aussi vite détaché que conquis, il ne vit plus, en elle, qu’une personne imprudente, indiscrète, dont les propos hardis le gênaient. Sans pitié, il fit enlever l’enfant, qu’on éleva loin de sa mère, et qui devint, plus tard, après une jeunesse malheureuse, l’abbé de Bourbon, protégé par Louis XVI et par Mesdames.

Anne de Romans épousa, quasi par force, un M. de Cavanhac, et la route fut libre, devant Mme de Pompadour, la route qui n’était plus bien longue…


XII


Dans cette guerre cachée que la femme livre aux autres femmes, pour les écarter ou les maintenir en état d’infériorité et de dépendance, Mme de Pompadour est toujours victorieuse ; mais sa victoire n’est jamais définitive. C’est un recommencement perpétuel d’anxiétés épuisantes ; c’est l’obligation de tout prévoir, de tout deviner, de tout surveiller, de garder partout des intelligences, de payer partout des complicités, d’envelopper le Roi dans un filet invisible où il a l’illusion d’être libre. Et cette guerre où la Marquise ne craint pas de favoriser la débauche pour conserver l’amitié, double l’autre guerre, celle que la femme politique doit soutenir contre des ennemis puissants qui eux non plus ne désarment pas.

Là aussi, elle est victorieuse. Richelieu est bridé, Choiseul conquis, Maurepas en exil, et le dernier adversaire qui lutte encore, le comte d’Argenson, a été battu déjà, dans la personne de sa laide et méchante femelle, la d’Estrades.

En 1757, la chance paraît tourner.

Un fanatique, un pauvre fou, Damiens, frappe le Roi d’un coup de canif… La blessure est si légère que, d’après le dire du chirurgien La Martinière, Louis XV, dès le lendemain, pourrait se lever en robe de chambre et vaquer à ses affaires au bout de trois jours… Mais cette égratignure jette le Roi, sa famille et toute la cour dans un état d’inquiétude et de désespoir, qui nous paraît, à la lecture des documents, tout à fait disproportionné à sa cause et même assez ridicule par ses manifestations. Le Roi, porté dans sa chambre, ne cesse de répéter : « Je suis assassiné ». En vain, le chirurgien le rassure. Il a subi un choc nerveux qui le détraque et dont il se ressentira longtemps. Il réclame un prêtre, la confession, les saintes huiles. Son confesseur, le P. Desmarets, est à Paris. L’abbé Soldini, aumônier du grand commun, passe trois quarts d’heure sous le rideau du lit royal. Il faut qu’il demeure encore dans la chambre, toute la nuit, rappelé à chaque instant par le malade, et la scène recommence avec le P. Desmarets, cependant que la Reine gémit, que la Dauphine et Mesdames sanglotent, que les ministres et le Dauphin s’assemblent, — et que, dans son appartement d’en bas, Mme de Pompadour, oubliée, ne fait que pleurer et s’évanouir.

Oubliée — du Roi, cela s’entend — car Louis XV ne prononce jamais son nom durant ces heures et durant les jours de sa convalescence. La peur de la mort rompt tout à coup le lien que douze ans d’affection avaient tissé. Et la malheureuse qui se rappelle Metz et le renvoi de Mme de Châteauroux, tremble à l’idée de tous ces prêtres penchés sous le rideau du Roi… Mais si son amant l’oublie, ses rivales et ses rivaux se souviennent. Il y a chez elle un défilé de gens qui viennent, sous prétexte d’intérêt, pour voir la mine de la favorite menacée, que le docteur Quesnay et Mme du Hausset entourent de soins affectueux. Quelques amis, fidèles à l’infortune, se montrent aussi, Saint-Florentin, Bernis, — Rouillé, Mme de Brancas, la petite maréchale de Mirepoix… Mais pourquoi ne voit-on point Machault ? Il est chez le Roi. Sans doute, en sortant, viendra-t-il réconforter sa bienfaitrice ? Il sort et ne vient point. On l’a vu s’en retourner chez lui, suivi d’une foule de peuple. Et Mme de Pompadour, touchée au cœur par cet abandon si lâche, s’écrie à travers ses larmes :

« Et c’est là un ami ! »

Une heure après, Machault, sévère et froid, entre dans le cabinet de la Marquise. Tout le monde sort. Les voilà seuls. Apporte-t-il enfin, avec des paroles d’amitié, la consolante espérance ? Une demi-heure passe. Mme de Pompadour sonne enfin. L’abbé de Bernis et Mme du Hausset accourent à son appel… Dans le beau cabinet de laque rouge, elle les accueille par des sanglots. Ses dents claquent. « Il faut que je m’en aille, mon cher abbé ! » Mme du Hausset lui fait boire un peu d’eau de fleur d’oranger dans un gobelet d’argent. Un peu plus calme, elle donne des ordres pour son départ, puis elle s’enferme avec Bernis et condamne sa porte.

Et voici qu’une autre fidèle, Mme de Mirepoix, insiste pour voir la Marquise.

Elle se récrie :

« Qu’est-ce donc, Madame, que toutes ces malles ? Vos gens disent que vous partez ?

— Hélas ! ma chère amie, le Maître le veut, à ce que m’a dit M. de Machault.

— Et son avis, à lui, quel est-il ?

— Que je parte sans différer.

Pendant ce temps, Mme du Hausset déshabille sa maîtresse et l’étend sur une chaise-longue. La maréchale de Mirepoix — un tout petit bout de femme ! — considère la situation de la Marquise, la conduite de Machault, l’état physique et moral du Roi, et résumant dans une phrase énergique tous les conseils qu’on ne lui demande pas :

— Il veut être le maître, votre garde des sceaux, dit-elle. Il vous trahit. Qui quitte la partie la perd.

Mme du Hausset se retire. Une heure plus tard, Marigny entre chez elle : « Elle reste, mais motus ! On fera semblant qu’elle s’en va, pour ne pas animer ses ennemis. C’est la petite maréchale qui l’a décidée. Mais le garde des sceaux le paiera. »

Suit le docteur Quesnay ; et « avec son air de singe, il récite la fable du renard qui, étant à manger avec d’autres animaux, persuada à l’un que ses ennemis le cherchaient, pour hériter de sa part en son absence. »

Mme de Pompadour demeura et ce fut Machault qui partit. Le roi étonné d’être encore vivant, conserva quelques jours une humeur mélancolique. « Le corps va bien, disait-il, mais — touchant la tête — ceci va mal, ceci est impossible à guérir… » Il pensait peut-être qu’il était marqué pour le couteau d’un Ravaillac, et peut-être souffrait-il aussi de sentir l’inimitié latente de son peuple. Toute la famille royale escomptait son repentir public et son retour à la vertu. Il ne retourna qu’à ses habitudes. Un beau jour, il descendit, comme naguère chez Mme de Pompadour.

Le lendemain, la marquise monta en chaise et se fit conduire chez M. d’Argenson. Elle revint de fort mauvaise humeur. Appuyée à la cheminée, les mains dans son mouchoir, elle se taisait, toute pensive. L’abbé de Bernis lui dit : « Vous avez l’air d’un mouton qui rêve. »

Elle tressaillit, jeta son manchon sur un fauteuil et répondit : « C’est un loup qui fait rêver le mouton. »

Le Roi entra, sur ces entrefaites, et resta seul avec la marquise et Bernis. Mme du Hausset, à travers la porte, entendit des sanglots, et bientôt l’abbé de Bernis demanda des gouttes d’Hoffmann. La fidèle femme de chambre apporta ce médicament alors en vogue qui passait pour calmer les « vapeurs ». Louis XV prépara lui-même la potion avec du sucre et la présenta très gracieusement à la belle éplorée. La Marquise finit par sourire et baisa les mains du Roi.

Le lendemain, M. d’Argenson était exilé.

« C’était bien sa faute, conclut Mme du Hausset, et c’est le plus grand acte de crédit que Madame ait fait. Louis XV aimait beaucoup M. d’Argenson et la guerre sur terre et sur mer exigeait que l’on ne renvoyât pas ces deux ministres. C’est ce que tout le monde disait dans ce moment. »

Bernis avait pris ouvertement le parti de Mme de Pompadour pendant ces onze journées mortelles qu’elle fut sans voir le Roi, et lorsque Machault, devançant tous les ingrats, l’abandonnait à sa mauvaise fortune. L’abbé, en cette occurrence, montra du cœur et du jugement. Il avait souhaité un rapprochement entre la marquise qu’il aimait et le comte d’Argenson qu’il estimait ; mais le ministre, trop sûr de l’amitié du Roi, refusa avec hauteur tout accommodement ; il ne voulut voir dans les avances de son ennemie « que les derniers efforts d’une personne qui se noie et s’attache où elle peut. » Ainsi, lui-même se noya. Bernis, nommé ministre, puis ambassadeur, devenu cardinal et très bon prêtre, devait connaître à son tour l’amertume d’une disgrâce imméritée. Il ne partageait pas les idées politiques de la marquise et son enthousiasme pour l’alliance autrichienne qui renversait toutes les traditions de la monarchie française depuis Richelieu. Il ne signa pas de bon gré le traité de Versailles, et après la défaite de Rosbach et la déconfiture de Soubise, il osa parler au Roi de faire la paix. Choiseul, partisan de la guerre, l’emporta. Mme de Pompadour sacrifia Bernis à ses chimères et à de mesquins intérêts de vanité. Le Roi de Prusse s’était moqué d’elle. Il fallait, pour sa vengeance, que le Roi de Prusse fût battu.

En 1764, le cardinal de Bernis revit une dernière fois M. d’Argenson qu’il trouva, dit-il, « la tête pleine d’intrigues et de projets, pendant que le froid de la mort s’emparait de sa personne ; il mourut avec le désir de vivre et de régner. »


XIII


En 1764, Mme de Pompadour, dont la santé déclinait rapidement, eut une fluxion de poitrine qui aggrava beaucoup la maladie de cœur dont elle souffrait. Elle était à Choisy, quand une crise l’obligea de s’aliter. Le Roi lui prodigua des soins affectueux et ne cessa pas de l’entretenir des affaires publiques.

Elle parut se rétablir et put être transportée à Versailles. Le bruit de sa maladie et de sa guérison courut dans le public et les poètes qui l’avaient toujours aimée, parce qu’ils ne considéraient pas son rôle au triple point de vue de la morale, de la politique et de l’économie politique, célébrèrent son retour à la santé, par de petits vers qui voulaient être prophétiques :

Vous êtes trop chère à la France,
Au dieu des arts et des amours,
Pour redouter du sort la fatale puissance ;
Tous les dieux veillaient sur vos jours,
Tous étaient animés du zèle qui m’inspire,
En volant à votre secours,
Ils ont raffermi leur empire…

Ainsi Palissot se réjouit. Et Favart chante, à propos d’une éclipse :

Le soleil est malade
Et Pompadour aussi.
Ce n’est qu’une passade,
L’un et l’autre est guéri.
Le bon Dieu qui seconde
Nos vœux et notre amour,
Pour le bonheur du monde
Nous a rendu le jour
Et Pompadour.

Cependant, une rechute avait mis Mme de Pompadour au plus mal. Le Roi, très affecté, descendait toujours chez elle, et par un sentiment assez mal compris de ses courtisans, se défendait d’exprimer son inquiétude. Elle, au contraire, qui voyait clairement son état, montrait une résignation plus stoïque assurément que chrétienne.

Assise dans une bergère, une pointe de rouge aux pommettes, comme par une politesse suprême envers des amis qu’on ne veut pas effrayer, elle était courageuse par lassitude, détachée déjà de tout, et de tous, et d’elle-même. On lui parla de son âme. Elle fit demander au Roi quelle conduite elle devait tenir, si elle devait mourir impénitente ou repentie, comme si elle n’eût pas voulu se sauver ou se perdre sans la permission du Roi. Louis XV lui conseilla de voir un prêtre.

Dans la nuit du 14 au 15 avril, elle se prépara pour recevoir les sacrements, et elle envoya même chercher son mari qui ne se soucia pas beaucoup de cette entrevue au bord du tombeau. Il répondit qu’il était malade.

La cérémonie de l’Extrême-Onction parut bien longue à Mme de Pompadour. Elle pria le curé de faire vite, puis s’excusa de cette impatience.

L’aube vint, blême sur les charmilles du parc. C’était le 15 Avril, jour des Rameaux. Lentement, la vie du palais s’éveilla, autour de l’appartement clos où tremblotaient des bougies. À l’étage supérieur, dans la grande chambre dorée, Louis XV reposait, ou feignait de reposer, entre ses courtines, et s’il ne dormait pas, songeait, douloureusement, à l’agonisante qu’il ne devait plus revoir en ce monde.

Elle, étouffée et suffocante, ne pouvant supporter le lit, se tenait, le buste droit, dans sa bergère, et tandis que le matin tendait un fil gris entre les volets, sa pensée rejoignait celle du Roi, évoquant peut-être les souvenirs de l’amour passé : le phaéton bleu de Sénart, le bal des Ifs, l’Appartement du haut, le petit théâtre et la robe de Galathée, peinte de roseaux vert et argent, d’algues et de coquillages.

Peut-être aussi, mesurait-elle la vanité des honneurs achetés par tant de complaisances et de chagrins secrets.

Tout ce qui avait été la grande affaire de son existence, elle le considérait maintenant avec une indifférence qui étonnait ses amis, et dont on n’a pu savoir si c’était un effet de la religion ou de la philosophie, un mépris chrétien pour les grandeurs de chair, ou l’adieu d’une épicurienne fatiguée à un monde dont elle a épuisé les joies et les peines.

Il me semble que la foi de la marquise était bien incertaine pour affermir ainsi son courage ; et je pense plutôt que Mme de Pompadour regardait la vie comme Maurice de Saxe, « un beau songe » déjà presque évanoui.

Elle avait fait son testament dans les formes ordinaires, avec des formules pieuses qui, paraît-il, étaient l’œuvre du notaire. Au cours de cette dernière journée, elle se le fit apporter et le relut ; puis, n’ayant plus la force de tenir une plume, elle dicta un codicille à son intendant. Ensuite, elle eut la visite de l’intendant des postes Janelle — celui qui, tous les jours, venait travailler avec elle, c’est à dire lui rendre compte des correspondances examinées par le Cabinet noir. — Un peu plus tard, ce fut la toilette, rapide mais toujours minutieuse, la poudre sur les cheveux et le rouge sur les joues cadavéreuses… Parée pour la mort, la marquise, malgré ses souffrances, voulut encore remettre ses clefs à M. de Soubise, son exécuteur testamentaire, ordonner à son homme d’affaires Colin tous les détails de ses funérailles, et recevoir, une dernière fois, ses amis Choiseul et Contaut. Ceux-là, qui demeurèrent jusqu’au soir, elle les congédia doucement en disant :

« Cela approche ; laissez mon âme, mon confesseur et mes femmes. »

Ils sortirent, tout émus, et le curé de la Madeleine demeura près de la mourante qui lui parla encore quelques instants. Comme il allait se retirer, Mme de Pompadour trouva la force de sourire.

« Un moment, monsieur le curé, dit-elle, nous nous en irons ensemble… »

À sept heures et demie, elle s’en alla toute seule dans l’inconnu terrible qui ne l’avait pas effrayée. Elle mourait à quarante et un ans, satisfaite et non pas heureuse, ayant obtenu de la destinée tout ce qu’elle avait désiré, mais ayant pu connaître que ce « tout » était peu de chose.

Ce soir-là, Louis XV contremanda le « grand couvert » ou dîner public.

Cependant, le comte Dufort de Cheverny s’étant rendu, ce même soir du dimanche, chez Mme de Praslin qui avait un appartement dans le château, trouva la duchesse en larmes.

« Vous me voyez encore tout émue, dit-elle, et si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, vous auriez partagé mon émotion. Il y a une heure que j’ai appris la mort de Mme de Pompadour. Elle n’était pas mon amie particulière, mais je n’avais nullement à m’en plaindre. J’ai vu passer deux hommes portant une civière. Lorsqu’ils se sont approchés (ils ont passé sous mes fenêtres), j’ai vu que c’était le corps d’une femme, couvert seulement d’un drap si succinct que la forme de la tête, des seins, du ventre et des jambes, se prononçait très distinctement. J’ai envoyé aux informations. C’était le corps de cette pauvre femme, qui, selon la loi stricte qu’aucun mort ne peut rester dans le Château, venait d’être porté chez elle. »

La marquise avait demandé, par son testament, d’être enterrée auprès de sa fille Alexandrine, dans l’église des Capucines de la place Vendôme. Le cortège funèbre quitta l’hôtel de Versailles à six heures du soir, par un temps d’orage épouvantable.

À six heures, Louis XV était seul avec son valet de chambre Champlost dans le Cabinet intime, dont la fenêtre ouvrait juste en face de l’Avenue. Le Roi fit fermer la porte du Cabinet, prit Champlost par le bras et se mit, avec lui, sur le balcon.

En silence, il regarda le convoi défiler et se perdre au loin entre les arbres, dans le crépuscule tombant. La pluie flagellait sa tête nue et mouillait ses habits, mais il paraissait insensible à tout ce qui n’était pas sa douleur.

Quand il ne vit plus rien que l’orage et la nuit, Louis XV rentra dans le Cabinet. Deux grosses larmes coulaient encore sur ses joues, et Champlost l’entendit murmurer :

« Voilà les seuls devoirs que j’aie pu lui rendre… »


XIV


Dans le caveau des Capucines, où Mme de Pompadour avait prétendu se faire enterrer vivante si jamais Louis XV l’abandonnait, « les grands os des la Trémoille s’étonnaient — dit cruellement une contemporaine — de sentir près d’eux les arêtes des Poisson. » Un prédicateur, bien embarrassé de son rôle, prononça l’oraison funèbre : « Je reçois le corps de très haute et très puissante dame, Mme la marquise de Pompadour, dame du palais de la Reine. Elle était à l’école de toutes les vertus, car la Reine est un modèle de bonté, de piété, de modestie et d’indulgence… » Ainsi, non sans esprit, le capucin profita de cette occasion singulière pour faire un long panégyrique de Marie Leczinska.

Mais les Parisiens, qui ne désarmaient pas devant la mort, fabriquaient déjà des épitaphes satiriques :

Ci-gît qui fut vingt ans pucelle,
Sept ans catin et huit ans maq

Et ceci qui reproduisait l’allusion abominable du fameux quatrain de Maurepas :

D. D. Joann. Poisson épitaphium
Hic Piscis regina jacet, quæ lilia succit
Per aimis ; an mirum si floribus occubat albis.

À Versailles, le surlendemain des funérailles, il n’était plus question de la marquise. La « mécanique » de la cour n’avait pas même interrompu son jeu régulier. L’indifférence apparente du Roi éveillait déjà les ambitions des belles dames qui aspiraient à recueillir la « charge » de maîtresse officielle désormais sans titulaire.

Louis XV avait-il oublié si vite ? Quelques jours avant la mort de la marquise, le 9 avril, il écrivait à son gendre l’Infant don Philippe : « …Mes inquiétudes ne diminuent point et je vous avoue que j’ay très peu d’espérance d’un parfait rétablissement et beaucoup de crainte d’une fin trop proche peut-être. Une connaissance de près de vingt ans et une amitié sûre !… Enfin, Dieu est le maître et il faut céder à tout ce qu’il veut. M. de Rochechouart aura appris la mort de sa femme après bien des souffrances ! que je le plains, s’il l’aimait ! » Et le 16 avril : « Ma précédente lettre vous aura appris pourquoi je n’ay pas répondu aujourd’huy à vos lettres. Toutes mes inquiétudes ne sont plus, de la plus triste manière. Vous la devinerez aisément… » Cette plainte discrète semble révéler une sensibilité cachée, une peine sincère, que peu de gens reconnurent sous le masque glacé du Roi, et dont le seul Champlost vit l’expression la plus émouvante : Louis XV, tête nue, les yeux ruisselants de pleurs, regardant disparaître le convoi de la marquise…

Mais s’il n’était pas incapable de souffrir, le Roi était incapable de souffrir longtemps — et l’aurore de Mme du Barry allait se lever dans les petites cours sombres et les petits entresols bas de Versailles…


Maintenant, Jeanne-Antoinette Poisson appartient à la postérité, qui ne lui sera pas indulgente. Les mémorialistes du xviiie siècle ont satisfait, en écrivant, bien des rancunes personnelles, et il faut démêler, dans leurs jugements, la vérité mêlée aux racontars de cour. Ni Maurepas, ni Richelieu, ni le comte d’Argenson ne pouvaient peindre un portrait fidèle de la favorite. L’amour, malgré son bandeau, a une sorte de divination. La haine est une aveugle-née. Haïr empêche de comprendre.

Que cette haine, créatrice de légendes, ait eu des causes profondes et graves, que la Marquise ait souvent péché par faiblesse, par vanité, par ambition, qu’elle ait coûté beaucoup d’argent au Trésor et fâcheusement influencé la politique royale, il en faut passer condamnation et sur tous ces points accorder l’avantage à ses ennemis. Mais il faut se rappeler aussi que les censeurs les plus sévères n’étaient pas désintéressés et ne devaient pas être équitables. Et n’est-il pas plaisant de voir un Richelieu se poser en vengeur de la morale, outragée par Mlle Poisson ?…

D’après eux, certains historiens modernes, — et notre cher et grand Michelet tout le premier — ont poussé au noir l’image de la marquise. Ils n’ont vu en elle que la « courtisane » et la « sangsue ». Entre le témoignage si mesuré, si véridique, de l’honnête duc de Luynes et les accusations forcenées d’un Argenson, Michelet n’hésite pas. Les absurdes légendes sur les orgies cachées de Versailles et les débauches sadiques du Parc aux Cerfs, les imaginations obscènes des bas chansonniers, il les accepte et utilise. Esprit, beauté, bonté et même le goût, et même ce charme délicat qui explique son extraordinaire et longue fortune, il refuse tout à la marquise.

C’est qu’il la voyait avec les yeux du peuple, et que, pour ce fils de Rousseau, plébéien de génie, passionné jusqu’à l’injustice, tout ce qui représente l’ancienne France aristocratique est mauvais en bloc. Il ne comprend pas plus le caractère d’une Pompadour que la grâce d’un tableau de Boucher. Le bien qu’elle a pu faire, la création de l’École militaire et de la Manufacture de Sèvres, la rénovation des Gobelins, l’encouragement donné aux artistes, la protection assurée aux écrivains, même aux plus libres d’esprit, même aux auteurs de l’Encyclopédie — ne comptent pour rien à cause du Parc aux Cerfs et des millions dépensés à Crécy, à Bellevue, à l’Élysée.

Les Concourt aussi, plus sensibles aux qualités d’artiste de Mme de Pompadour, ont cédé à l’influence des pamphlétaires. Ils ont vu « l’âme laide », le « cœur sec » à travers les Mémoires d’Argenson, qui avait de bonnes raisons pour être méchant.

Le beau livre de M. de Nolhac, Madame de Pompadour et Louis XV, nous a donné enfin une image vraie de la marquise, et sans doute contribuera-t-il à rectifier les traits mensongers ou déformés de sa figure conventionnelle.

Voltaire, qui avait louangé honteusement, puis honteusement insulté Mme de Pompadour, lui rendit hommage lorsqu’elle fut morte, et Diderot écrivit :

« Que restera-t-il d’elle ? Le traité de Versailles qui durera ce qu’il pourra, l’Amour de Bouchardon qu’on admirera à jamais, quelques pierres gravées qui étonneront les antiquaires, un bon petit tableau de Vanloo qu’on regardera quelquefois, et une pincée de cendres… »


Il est resté bien autre chose : des chefs-d’œuvre qui ont enrichi nos musées et qui eussent été plus nombreux si la stupidité révolutionnaire avait respecté Bellevue, Crécy, l’Ermitage, disparus comme tant de merveilles de la vieille France. Il est resté l’École militaire, Sèvres, tout un style décoratif — et une charmante image de la Parisienne du Tiers-État qui, pour la première fois, entre dans l’Histoire et s’assied tout près — à gauche — du trône. « Statuette en pâte tendre, parmi les marbres et les bronzes », selon l’expression d’un contemporain. Mme de Pompadour, avec ses qualités et ses défauts, est une des plus intéressantes expressions du xviiie siècle. Elle a encore des détracteurs fanatiques, mais elle aura toujours des amoureux… « Sa grâce est la plus forte. »



FIN

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 7-1928.


(Trente-cinquième mille)
Prix net : 9 francs

TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)



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  1. L’École de l’homme ou Parallèle des portraits du siècle et des tableaux de l’Écriture Sainte, par Dupuis (?).
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