< La Comtesse de Cagliostro


XI.

Le vieux phare

Toute la nuit, prenant les chemins qui se présentaient à lui, Raoul pédala, autant pour dépister les recherches que pour s’infliger une fatigue salutaire. Le matin, exténué, il échouait dans un hôtel de Lillebonne.

Il défendit qu’on l’éveillât, ferma sa porte à double tour, et jeta la clef par la fenêtre. Il dormit plus de vingt-quatre heures.

Quand il fut habillé et restauré, il ne pensa plus qu’à se remettre sur sa machine et à retourner vers la Nonchalante. La lutte contre l’amour commençait.

Il était très malheureux, et, n’ayant jamais souffert, ayant toujours obéi à ses moindres caprices, il s’irritait contre un désespoir auquel il lui eût été si facile de mettre fin.

— Pourquoi ne pas céder ? se disait-il. En deux heures je suis là-bas. Et qui m’empêche alors de repartir quelques jours plus tard, quand je serai mieux préparé à la rupture ?

Mais il ne pouvait pas. Vraiment la vision de cette main mutilée l’obsédait et commandait toute sa conduite, en l’obligeant à évoquer toutes les autres actions barbares et odieuses que laissait supposer cette action inconcevable.

Josine avait fait cela ; donc Josine avait tué, donc Josine ne reculait pas devant l’œuvre de mort et trouvait simple et naturel de tuer et de tuer encore, lorsque le crime favorisait ses entreprises. Or Raoul avait peur du crime. C’était une répulsion physique, un soulèvement de tout son instinct. L’idée qu’il pouvait être entraîné, dans un accès d’aberration, à verser le sang lui faisait horreur. Et voilà que, à cette horreur, la plus tragique des réalités associait indissolublement l’image même de la femme qu’il aimait.

Il resta donc, mais au prix de quels efforts ! Que de sanglots il refoula ! Par quels gémissements s’exhala sa révolte impuissante ! Josine lui tendait ses beaux bras et lui offrait le baiser de sa bouche. Comment résister à l’appel de la voluptueuse créature ?

Touché au plus profond de son égoïsme, pour la première fois il eut conscience de la peine infinie qu’il avait dû faire à Clarisse d’Étigues. Il devina ses pleurs. Il imagina la détresse navrante de cette vie déçue. Secoué de remords il lui adressait des discours pleins de tendresse et où il rappelait les heures touchantes de leur amour.

Il fit plus. Sachant que la jeune fille recevait directement les lettres, il osa lui écrire.

« Pardonnez-moi, chère Clarisse. J’ai agi avec vous comme un misérable. Espérons en un avenir meilleur et pensez à moi avec toute l’indulgence de votre cœur généreux. Encore pardon, chère Clarisse, et pardon. — Raoul. »

— Ah ! se disait-il, auprès d’elle comme j’oublierais vite toutes ces vilaines choses ! L’essentiel n’est pas d’avoir des yeux purs et des lèvres douces, mais une âme loyale et grave comme celle de Clarisse !

Seulement c’étaient les yeux et le sourire ambigu de Josine qu’il adorait, et, quand il songeait aux caresses de la jeune femme, il se souciait peu qu’elle eût une âme qui ne fût ni loyale ni grave.

Entre-temps, il s’occupait de chercher ce vieux phare auquel la veuve Rousselin avait fait allusion. Étant donné qu’elle habitait Lillebonne, il n’avait pas douté que l’endroit ne fût situé aux environs, et c’était la cause de la direction prise par lui dès le premier soir.

Il ne se trompait pas. Il lui suffit de s’informer pour savoir, d’abord, qu’il y avait un ancien phare désaffecté dans les bois qui ceignent le château de Tancarville, et, ensuite, que le propriétaire de ce phare en avait confié les clefs à la veuve Rousselin qui, chaque semaine et justement le jeudi, allait y mettre un peu d’ordre. Ces clefs, une simple expédition nocturne les lui procura.

Deux jours le séparaient maintenant de la date à laquelle, en toute certitude, la personne inconnue qui possédait le coffret devait rencontrer la veuve Rousselin, et, comme celle-ci, captive ou malade, n’avait pu contremander le rendez-vous fixé, tout s’arrangeait pour que Raoul profitât d’une entrevue qu’il jugeait si importante.

Cette perspective l’apaisa. Il fut repris par le problème qui, depuis des semaines, s’imposait à lui, et dont il semblait que la solution devenait toute proche.

Pour ne rien laisser au hasard, la veille il visita le lieu du rendez-vous, et, le jeudi, lorsque, une heure auparavant, il traversa d’un pas alerte les bois de Tancarville, la réussite lui paraissait inévitable, et il en goûtait fortement la joie et l’orgueil.

Une partie de ces bois, indépendante du parc, s’étend jusqu’à la Seine et couvre les falaises. Des chemins rayonnent d’un carrefour central, et l’un d’eux mène par des gorges et des pentes brusques vers un promontoire abrupt, où se dresse, à moitié visible, le phare abandonné. Dans la semaine, l’endroit est absolument désert. Le dimanche, parfois, des promeneurs passent.

Si l’on monte au belvédère, c’est la vue la plus grandiose sur le canal de Tancarville et sur l’estuaire du fleuve. Mais, en bas, on était, à cette époque, enfoui dans la verdure.

Une seule pièce, assez grande, trouée de deux fenêtres, et meublée de deux chaises, composait le rez-de-chaussée, et ouvrait, du côté de la terre, sur un enclos d’orties et de plantes sauvages.

Aux approches, l’allure de Raoul se ralentit. Il avait l’impression, d’ailleurs tout à fait justifiée, que des événements importants se préparaient, qui n’étaient pas seulement la rencontre d’une personne et la conquête définitive d’un secret formidable, mais qui, somme toute, continuaient la bataille suprême où l’ennemi serait vaincu définitivement.

Et cet ennemi, c’était la Cagliostro — la Cagliostro qui connaissait comme lui les aveux arrachés à la veuve Rousselin, et qui, incapable de se résigner à la défaite, disposant de moyens d’investigation illimités, avait dû retrouver aisément ce vieux phare où il semblait que dût se jouer le dernier acte du drame.

— Et non seulement, dit-il à mi-voix, en se moquant de lui, je me demande si elle n’assistera pas au rendez-vous, mais, en réalité, j’espère bien qu’elle y sera, et que je la reverrai, et que, tous deux vainqueurs, nous tomberons dans les bras l’un de l’autre.

Par une barrière, scellée tant bien que mal aux pierres d’un petit mur bas que hérissaient des tessons de bouteilles, Raoul pénétra dans le clos. Au milieu des plantes sauvages, aucune trace. Mais on avait pu franchir le mur à un autre endroit et enjamber une des fenêtres latérales.

Son cœur battait. Il serra les poings, prêt à la riposte si on l’avait attiré dans un piège.

— Que je suis bête ! pensa-t-il. Pourquoi un piège ?

Il fit jouer la serrure d’une porte vermoulue et entra.

La sensation fut immédiate. Quelqu’un se dissimulait dans un renfoncement, aussitôt après la porte. Il n’eût pas le temps de se retourner contre l’assaillant. À peine averti, par son instinct plutôt que par ses yeux, il avait eu le cou sanglé d’une corde qui le tirait en arrière, tandis qu’un genou s’enfonçait brutalement dans ses reins.

Suffoqué, cassé en deux, il dut se soumettre à la volonté adverse, perdit l’équilibre, et fut renversé.

— Bien joué, Léonard ! balbutia-t-il. Jolie revanche !

Il se trompait. Ce n’était pas Léonard. L’homme lui apparaissant de profil, il reconnut Beaumagnan. Alors, tandis que Beaumagnan lui attachait les mains, il rectifia son erreur et avoua sa surprise par ces simples mots :

— Tiens, tiens, le défroqué !

La corde qui l’agrippait se trouvait reliée à un anneau rivé dans le mur opposé et juste au-dessus d’une fenêtre. Beaumagnan, qui agissait avec des gestes saccadés et une sorte d’égarement, ouvrit cette fenêtre et entrebâilla des persiennes pourries. Puis, l’anneau servant de poulie, il tira sur la corde et contraignit Raoul à marcher. Raoul aperçut dans l’entrebâillement l’espace vide qui, du haut de la roche verticale où le phare était juché, tombait parmi les éboulements de pierres et des grands fûts d’arbres dont les têtes feuillues bouchaient l’horizon.

Beaumagnan le retourna, lui appliqua le dos contre les persiennes, et lui ficela les poignets et les chevilles.

Les choses se présentaient donc ainsi : au cas où Raoul essaierait de se porter en avant, la corde serrée en nœud coulant l’étranglait. Si, d’autre part, il prenait fantaisie à Beaumagnan de se débarrasser de sa victime, il lui suffisait de la pousser brusquement, les persiennes s’effondraient, et Raoul, basculant dans l’abîme, se trouvait pendu.

— Excellente position pour un entretien sérieux, ricana-t-il.

D’ailleurs il était résolu. Si l’intention de Beaumagnan consistait à lui donner le choix entre la mort et la divulgation des succès que lui, Raoul, avait pu obtenir dans la poursuite du grand secret, pas la moindre hésitation, il parlerait.

— À vos ordres, dit-il. Interrogez.

— Tais-toi, commanda l’autre toujours furieux.

Et Beaumagnan lui colla contre la bouche un paquet de ouate qu’il fixa par un foulard passé derrière la nuque.

— Un seul grognement, dit-il, un seul geste, et, d’un coup de poing, je t’envoie dans le vide.

Il le regarda une seconde, comme un homme qui se demande s’il ne doit pas sur-le-champ accomplir l’acte projeté. Mais il s’éloigna soudain, la démarche lourde et sinueuse, traversa la pièce en frappant du pied le carrelage, et s’accroupit au seuil de la porte, de manière qu’il lui fût possible de voir au dehors par l’entrebâillement.

— Ça va mal, pensa Raoul, fort inquiet. Ça va d’autant plus mal que je n’y comprends rien. Comment est-il ici ? Dois-je supposer que c’est lui le bienfaiteur de la veuve Rousselin, celui qu’elle n’a pas voulu compromettre ?

Mais cette hypothèse ne le satisfaisait pas.

— Non, ce n’est pas cela. J’ai donné dans le panneau, mais d’une autre façon, par imprudence et naïveté. Il est évident qu’un type comme Beaumagnan connaît toute cette affaire Rousselin, qu’il connaît les rendez-vous, et l’heure de ces rendez-vous, et alors, sachant que la veuve a été enlevée, il surveille et fait surveiller les environs de Lillebonne et de Tancarville… Et alors, on remarque ma présence, mes allées et venues… Et alors, piège… et alors…

Cette fois la conviction de Raoul était entière. Vainqueur de Beaumagnan à Paris il venait de perdre la seconde manche. Victorieux à son tour, Beaumagnan l’étalait sur une persienne ainsi qu’une chauve-souris que l’on cloue au mur, et il guettait maintenant l’autre personne, afin de s’emparer d’elle et de lui arracher son secret.

Un point cependant demeurait obscur. Pourquoi cette attitude de bête fauve, prête à bondir sur une proie ? Cela ne s’accordait pas avec la rencontre probablement toute pacifique qui s’annonçait entre lui et cette personne. Beaumagnan n’avait qu’à sortir, à l’attendre tout simplement dehors, et à lui dire :

Mme Rousselin est souffrante et m’envoie à sa place. Elle voudrait connaître l’inscription gravée au couvercle du coffret.

— À moins que, pensa Raoul, à moins que Beaumagnan n’ait des raisons pour prévoir l’arrivée d’une troisième personne… et qu’il ne se méfie… et qu’il ne prépare une attaque…

Il suffisait qu’une telle question se posât à Raoul, pour qu’il en aperçût aussitôt l’exacte solution. Supposer que Beaumagnan lui avait tendu un piège, à lui, Raoul, ce n’était là que la moitié de la réalité. L’embûche était double, et qui donc Beaumagnan pouvait-il épier avec cette fièvre exaspérée ? Qui, sinon Joséphine Balsamo ?

— C’est cela ! c’est cela ! se dit Raoul illuminé par un éclair de vérité. C’est cela ! Il a deviné qu’elle était vivante. Oui, l’autre jour, à Paris en face de moi, il a dû sentir cette chose effroyable, et c’est encore une boulette que j’ai commise… une faute d’expérience. Voyons ! aurais-je ainsi parlé, aurais-je agi de la sorte, si Joséphine Balsamo n’avait pas vécu ? Comment ! je viens dire à cet homme que j’avais lu entre les lignes de sa lettre au baron Godefroy, et que j’assistais à la fameuse séance de la Haie d’Étigues, et je n’aurais pas compris de quoi il retournait pour la Cagliostro ! Et un garçon comme moi, qui n’a pas froid aux yeux, aurait abandonné cette femme ! Allons donc ! Si j’étais à la réunion, j’étais aussi à l’escalier de la falaise ! Et j’étais sur la plage lors de l’embarquement ! Et j’ai sauvé Joséphine Balsamo ! Et nous nous sommes aimés… non pas d’un amour datant de l’hiver dernier, comme je le prétendais, mais d’un amour postérieur à la soi-disant mort de Josine. Voilà ce qu’il s’est dit, le Beaumagnan.

Les preuves s’ajoutaient aux preuves. Les événements se reliaient les uns aux autres comme les mailles d’une chaîne.

Empêtrée dans l’affaire Rousselin, et, par conséquent, recherchée par Beaumagnan, Josine n’avait pas manqué, elle aussi, de rôder aux environs du vieux phare. Aussitôt averti, Beaumagnan tentait son embuscade. Raoul y tombait. Au tour de Josine maintenant…

On eût dit que le destin voulait donner une confirmation à la suite des idées qui se succédaient dans l’esprit de Raoul. À la seconde même où il concluait, le bruit d’une voiture monta de la route qui longe le canal, au-dessous des falaises, et, instantanément, Raoul reconnut le pas précipité des petits chevaux de Léonard.

Beaumagnan, de son côté, devait savoir à quoi s’en tenir, car il se releva d’un mouvement et prêta l’oreille.

Le bruit des sabots cessa, puis reprit, moins rapide. La voiture escaladait un raidillon rocailleux qui grimpe vers le plateau, et d’où se détache la sente forestière, impraticable aux voitures, qui franchit les escarpements du vieux phare.

Dans cinq minutes, tout au plus, Joséphine Balsamo apparaîtrait.

Chaque seconde de chacune des minutes solennelles accrut l’agitation et le délire de Beaumagnan. Il bégayait des syllabes incohérentes. Son masque d’acteur romantique se déformait jusqu’à donner une impression de laideur bestiale. L’instinct, la volonté du meurtre tordait ses traits, et, tout à coup, il fut visible que cette volonté, que cet instinct de sauvage se portait contre Raoul, contre l’amant de Joséphine Balsamo.

De nouveau les jambes se levaient mécaniquement pour frapper le carrelage. Il marchait à son insu, et il allait tuer à son insu, comme un homme ivre. Ses bras se raidissaient. Ses poings crispés avançaient ainsi que deux béliers qu’une force lente, continue, irrésistible, eût poussés jusqu’à la poitrine du jeune homme.

Encore quelques pas, et Raoul basculait dans le vide.

Raoul ferma les yeux. Pourtant il ne se résignait point et cherchait à conserver quelque espoir.

— La corde cassera, pensait-il, et il y aura de la mousse sur les pierres qui me recevront. En vérité, la destinée du sieur Arsène Lupin d’Andrésy n’est pas d’être pendu. Si, à mon âge, je n’ai pas la chance de me tirer d’aventures de ce genre, c’est que les dieux, jusqu’ici favorables, n’ont plus l’intention de s’occuper de moi ! En ce cas, aucun regret !

Il songea à son père et à l’enseignement de gymnastique et de voltige qu’il tenait de Théophraste Lupin… Il murmura le nom de Clarisse…

Cependant le choc ne se produisait pas. Bien qu’il sentît contre lui la présence même de Beaumagnan, il semblait que l’élan de l’adversaire fût arrêté.

Raoul releva les paupières. Beaumagnan, tout droit, le dominait de sa haute taille. Mais il ne bougeait point, ses bras étaient repliés, et, sur son visage, où l’idée de meurtre imprimait une grimace abominable, la décision semblait comme suspendue.

Raoul écouta et n’entendit rien. Mais peut-être Beaumagnan, dont les sens étaient surexcités, entendait-il l’approche de Joséphine Balsamo ? De fait, il reculait pas à pas, et soudain, se précipitant, il reprit son poste dans le renfoncement, à droite de la porte.

Raoul le voyait en pleine face. Il était hideux. Un chasseur à l’affût épaule son fusil et recommence plusieurs fois ce geste pour être à même de l’exécuter à l’instant voulu. Ainsi, chez Beaumagnan, les mains s’apprêtaient convulsivement au crime. Elles s’ouvraient pour l’étranglement, se mettaient à distance convenable l’une de l’autre, crispaient leurs doigts recourbés comme des griffes.

Raoul fut épouvanté. Son impuissance était une chose terrible, dont il souffrait jusqu’au martyre.

Bien qu’il sût la vanité de tout effort, il se débattait pour rompre ses liens. Ah ! s’il avait pu crier ! Mais le bâillon étouffait ses cris, et les liens lui coupaient la chair.

Dehors, dans le grand silence, un bruit de pas. La barrière grinça. Une jupe froissa les feuilles. Des cailloux remuèrent.

Beaumagnan, aplati contre le mur, leva les coudes. Ses mains, qui tremblaient comme des mains de squelette qu’agite le vent, avaient l’air, déjà, de se fermer autour d’un cou et de le tenir, tout vivant, tout palpitant.

Raoul hurla derrière son bâillon.

Et puis la porte fut poussée, et le drame eu lieu.

Il eut lieu exactement de la façon que Beaumagnan l’avait conçu et que Raoul se l’était imaginé. Une silhouette de femme, qui était celle de Joséphine Balsamo, apparut et s’écrasa aussitôt sous la ruée de Beaumagnan. Une faible plainte, tout au plus, fut exhalée, que couvrit une sorte d’aboiement furieux qui haletait dans la gorge de l’assassin.

Raoul trépignait : jamais il n’avait autant aimé Josine qu’à la minute où il se la représentait agonisante. Ses fautes, ses crimes ? Qu’importait ! elle était la plus belle créature qui fût au monde, et toute cette beauté, ce sourire adorable, ce corps charmant fait pour les caresses, allaient être anéantis. Aucun secours possible. Aucune force contre la force irrésistible de cette brute.

Ce qui sauva Joséphine Balsamo, ce fut l’excès même d’un amour que la mort seule pouvait assouvir et qui, à la dernière seconde, ne put achever la sinistre besogne. À bout d’énergie, terrassé par un désespoir qui prenait tout à coup des allures de folie, Beaumagnan se roula sur le sol en s’arrachant les cheveux et en se cognant la tête au carrelage.

Raoul enfin respira. Quelles que fussent les apparences, et quoique Joséphine Balsamo ne remuât pas, il était certain qu’elle vivait. En effet, lentement, sortant de l’horrible cauchemar, elle se releva, avec des intermittences de détresse qui semblaient la briser, et enfin se dressa, bien d’aplomb et paisible.

Elle était vêtue d’un manteau à pèlerine qui l’enveloppait, et coiffée d’une toque d’où pendait un voile à grosses fleurs brodées. Elle laissa tomber son manteau, découvrant ainsi ses épaules dans l’échancrure du corsage que la lutte avait déchiré.

Quant à la toque et au voile, froissés, également, elle les rejeta, et la chevelure, délivrée, s’épanouit de chaque côté du front en boucles lourdes et régulières où s’allumaient des reflets fauves. Ses joues étaient plus roses, ses yeux plus brillants.

Un long moment de silence s’ensuivit. Les deux hommes la contemplaient éperdument, non plus comme si elle était une ennemie, ou une maîtresse, ou une victime, mais simplement une femme radieuse dont ils subissaient la fascination et l’enchantement. Raoul tout ému, Beaumagnan immobile et prosterné, admiraient tous deux avec la même ferveur.

Elle porta d’abord à sa bouche un petit sifflet de métal que Raoul connaissait bien, Léonard devait veiller à quelque distance et accourrait aussitôt à son appel. Mais elle se ravisa. Pourquoi le faire venir alors qu’elle demeurait maîtresse absolue des événements ?

Elle se dirigea vers Raoul, dénoua le foulard qui le bâillonnait, et lui dit :

— Tu n’es pas revenu, Raoul, comme je le croyais. Tu reviendras ?

S’il avait été libre, il l’eût serrée ardemment contre lui. Mais pourquoi ne coupait-elle pas ses liens ? Quelle pensée secrète l’en empêchait ?

Il affirma :

— Non… C’est fini.

Elle se haussa un peu sur la pointe des pieds et colla ses lèvres aux siennes en murmurant :

— Fini entre nous deux ? Tu es fou, mon Raoul !

Beaumagnan avait tressauté et s’avançait, mis hors de lui par cette caresse imprévue. Comme il essayait de lui saisir le bras, elle se retourna, et soudain le calme qu’elle avait conservé jusqu’ici fit place aux sentiments réels qui la secouaient, sentiments d’exécration et de rancune farouche contre Beaumagnan.

Elle éclata d’un coup, avec une véhémence dont Raoul ne la jugeait pas capable.

— Ne me touche pas, misérable. Et ne crois pas que j’aie peur de toi. Tu es seul aujourd’hui, et j’ai bien vu tout à l’heure que tu n’oserais jamais me tuer. Tu n’es qu’un lâche. Tes mains tremblaient. Mes mains ne trembleront pas, Beaumagnan, lorsque l’heure sera venue.

Il reculait devant ses imprécations et ses menaces, et Joséphine Balsamo continuait, dans une crise de haine :

— Mais ton heure n’est pas venue. Tu n’as pas assez souffert… Tu ne souffrais même pas, puisque tu me croyais morte. Ton supplice maintenant, ce sera de savoir que je vis et que j’aime.

« Oui, tu entends, j’aime Raoul. Je l’ai aimé d’abord pour me venger de toi et te le dire plus tard, et je l’aime aujourd’hui sans raison, parce que c’est lui, et que je ne peux plus l’oublier. À peine, s’il le sait, à peine si je le savais, moi. Mais depuis quelques jours, comme il me fuyait, j’ai senti qu’il était toute ma vie. J’ignorais l’amour, et l’amour c’est cela, c’est cette frénésie qui m’agite. »

Elle était la proie du délire, comme celui qu’elle torturait. Ses cris d’amoureuse semblaient lui faire autant de mal qu’à Beaumagnan. Raoul éprouvait, à la regarder ainsi, de l’éloignement plutôt que de la joie. La flamme de désir, d’admiration et d’amour, qui l’avait repris lors du danger, s’éteignit définitivement. La beauté et la séduction de Josine s’évanouissaient comme des mirages, et, sur sa figure, qui pourtant n’avait pas changé, il ne pouvait plus discerner que le vilain reflet d’une âme cruelle et malade.

Elle continuait son attaque furieuse contre Beaumagnan, lequel ripostait par soubresauts de colère jalouse. Et c’était vraiment une chose déconcertante de voir ces deux êtres, qui, au moment même où les circonstances allaient leur fournir le mot de la formidable énigme qu’ils cherchaient depuis si longtemps, oubliaient tout dans l’emportement de leur passion. Le grand secret des siècles précédents, la découverte des pierres précieuses, la borne légendaire, le coffret et l’inscription, la veuve Rousselin, la personne qui cheminait vers eux et leur donnerait la vérité… autant de balivernes dont ils se souciaient aussi peu l’un que l’autre. L’amour entraînait tout comme un torrent tumultueux. Haine et passion se livraient l’éternel combat qui déchire les amants.

De nouveau les doigts de Beaumagnan se pliaient comme des griffes, et ses mains frémissantes se postaient pour étrangler. Elle s’acharnait cependant, aveugle et désordonnée, et lui jetait en pleine face l’injure de son amour !

— Je l’aime, Beaumagnan. Le feu qui te brûle et me dévore aussi, c’est un amour comme le tien où se mêle l’idée de meurtre et de la mort. Oui, je le tuerais plutôt que de le savoir à une autre, ou de savoir qu’il ne m’aime plus. Mais il m’aime, Beaumagnan, il m’aime, tu entends, il m’aime !

Un rire inattendu sortit de la bouche convulsée de Beaumagnan. Sa colère s’achevait en un accès d’hilarité sardonique.

— Il t’aime, Joséphine Balsamo ? Tu as raison, il t’aime ! Il t’aime comme toutes les femmes. Tu es belle, et il te désire. Une autre passe, et il la veut aussi. Et toi également, Joséphine Balsamo, tu souffres l’enfer. Avoue-le donc !

— L’enfer, oui, dit-elle, l’enfer si je croyais à sa trahison. Mais cela n’est pas, et tu essaies stupidement de…

Elle s’arrêta. Beaumagnan ricanait avec tant de joie et de méchanceté qu’elle avait peur. Très bas, d’un ton d’angoisse, elle reprit :

— Une preuve ?… Donne-moi une seule preuve… Même pas… une indication… quelque chose qui m’oblige à douter… Et je l’abats comme un chien.

Elle avait tiré de son corsage un petit casse-tête fait d’un manche de baleine et d’une boule de plomb. Son regard se durcit.

Beaumagnan répliqua :

— Je ne t’apporte pas de quoi douter, mais de quoi être sûre.

— Parle… Cite un nom.

— Clarisse d’Étigues, dit-il.

Elle haussa les épaules.

— Je sais… une amourette sans importance.

— Assez importante pour lui, puisqu’il l’a demandée en mariage au père.

— Il l’a demandée ! Mais non, voyons c’est impossible… Je me suis renseignée… Ils se sont rencontrés deux ou trois fois dans la campagne, pas davantage.

— Mieux que cela, dans la chambre de la petite.

— Tu mens ! tu mens ! s’écria-t-elle.

— Dis plutôt que c’est son père qui ment, car la chose m’a été confiée, avant-hier soir, par Godefroy d’Étigues.

— Et lui, de qui la tenait-il ?

— De Clarisse elle-même.

— Mais c’est absurde Une fille ne fait pas un tel aveu.

Beaumagnan plaisanta :

— Il y a des cas où elle est bien obligée de le faire.

— Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que tu oses dire ?

— Je dis ce qui est… Ce n’est pas l’amante qui s’est confessée, c’est la mère… la mère qui veut assurer un nom à l’enfant qu’elle porte en elle, la mère qui réclame le mariage.

Joséphine Balsamo semblait suffoquée, désemparée.

— Le mariage ! Le mariage avec Raoul ! Le baron d’Étigues accepterait ?…

— Dame !

— Mensonges ! s’exclama-t-elle. Commérages de bonne femme ou plutôt non, invention de ta part. Il n’y a pas un mot de vrai dans tout cela. Ils ne se sont jamais revus.

— Ils s’écrivent.

— La preuve, Beaumagnan ! la preuve immédiate !

— Une lettre te suffirait-elle ?

— Une lettre ?

— Écrite par lui à Clarisse.

— Écrite il y a quatre mois ?

— Il y a quatre jours.

— Tu l’as ?

— La voici.

Raoul, qui écoutait anxieusement tressaillit. Il reconnaissait l’enveloppe et le papier de la lettre qu’il avait envoyée de Lillebonne à Clarisse d’Étigues.

Josine prit le document et lut tout bas, en articulant chaque syllabe :

« Pardonnez-moi, chère Clarisse. J’ai agi avec vous comme un misérable. Espérons en un avenir meilleur, et pensez à moi avec toute l’indulgence de votre cœur généreux. Encore pardon, Clarisse, et pardon. — Raoul. »

Elle eut à peine la force d’achever la lecture de cette lettre qui la reniait et qui la blessait au plus sensible de son amour-propre. Elle chancelait. Ses yeux cherchèrent ceux de Raoul. Il comprit que Clarisse était condamnée à mort, et, au fond de lui, il sut qu’il n’aurait plus que de la haine contre Joséphine Balsamo.

Beaumagnan expliquait :

— C’est Godefroy qui a intercepté cette lettre et qui me l’a remise en me demandant conseil. L’enveloppe étant timbrée de Lillebonne, c’est ainsi que j’ai retrouvé vos traces à tous deux.

La Cagliostro se taisait. Son visage marquait une souffrance si profonde que l’on eût pu s’en émouvoir, et prendre aussi pitié des larmes lentes qui coulaient sur ses joues, si sa douleur n’avait pas été visiblement dominée par un âpre souci de vengeance. Elle combinait des plans. Elle établissait des embûches.

Hochant la tête, elle dit à Raoul :

— Je t’avais averti, Raoul.

— Un homme averti en vaut deux, fit-il d’un ton gouailleur.

— Ne plaisante pas ! s’écria-t-elle impatientée. Tu sais ce que je t’ai dit, et qu’il était préférable de ne jamais la mettre en travers de notre amour.

— Et tu sais également ce que je t’ai dit, moi, riposta Raoul, de son même air agaçant. Si jamais tu touches un seul de ses cheveux…

Elle tressaillit.

— Ah ! comment peux-tu te moquer ainsi de ma souffrance et prendre le parti d’une autre femme contre moi ?… Contre moi ! Ah ! Raoul, tant pis pour elle !

— T’effraie pas, dit-il. Elle est en sûreté, puisque je la protège.

Beaumagnan les observait, heureux de leur discorde et de toute cette haine qui bouillonnait en eux. Mais Joséphine Balsamo se contint, jugeant sans doute que c’était perdre du temps que de parler d’une vengeance qui viendrait à son heure. Pour le moment d’autres soucis l’occupaient, et elle murmura, avouant sa pensée intime et prêtant l’oreille :

— On a sifflé, n’est-ce pas, Beaumagnan ? C’est un de mes hommes qui surveillent les allées par où l’on peut arriver, qui me prévient… La personne que nous attendons doit être en vue… Car je suppose que, toi aussi, tu es là pour elle ?

De fait la présence de Beaumagnan et ses desseins secrets n’étaient pas très clairs. Comment avait-il pu savoir le jour et l’heure du rendez-vous ? Quelles données spéciales possédait-il relativement à l’affaire Rousselin ?

Elle jeta un coup d’œil sur Raoul. Celui-là, bien attaché, ne pouvait la gêner dans ses combinaisons et ne participerait pas à la dernière bataille. Mais Beaumagnan paraissait l’inquiéter, et elle l’entraînait vers la porte comme si elle avait voulu aller au-devant de la personne attendue, lorsque, à l’instant même où elle sortait, des pas se firent entendre. Elle revint donc en arrière, avec un geste qui repoussa Beaumagnan et livra passage à Léonard.

Celui-ci examina vivement les deux hommes, puis prit à part la Cagliostro, et lui dit quelques mots à l’oreille.

Elle sembla stupéfaite et marmotta :

— Qu’est-ce que tu dis ?… qu’est-ce que tu dis ?…

Elle détourna la tête pour qu’on ne pût connaître le sentiment qu’elle éprouvait, mais Raoul eut l’impression d’une grande joie.

— Ne bougeons pas, fit-elle… On vient… Léonard, prends ton revolver. Quand on aura franchi le seuil, ajuste.

Elle apostropha Beaumagnan qui essayait d’ouvrir la porte.

— Mais vous êtes fou ? Qu’y a-t-il ? Restez donc là.

Comme Beaumagnan insistait, elle s’irrita.

— Pourquoi voulez-vous sortir ? Quelles raisons ? Vous connaissez donc cette personne, et vous voulez l’empêcher… ou bien l’emmener avec vous ?… Quoi ?… Répondez donc ?…

Beaumagnan ne lâchait pas la poignée, tandis que Josine essayait de le retenir. Voyant qu’elle n’y parvenait pas, elle se tourna vers Léonard et, de sa main libre, lui montra l’épaule gauche de Beaumagnan avec un geste qui ordonnait à la fois de frapper et de frapper sans brusquerie. En une seconde Léonard tira de sa poche un stylet qu’il enfonça légèrement dans l’épaule de l’adversaire.

Celui-ci grogna :

— Ah ! la gueuse…

Et s’affaissa sur le dallage.

Elle dit tranquillement à Léonard :

— Aide-moi, et dépêchons-nous.

À eux deux, coupant la corde trop longue qui attachait Raoul, ils lièrent les bras et les jambes de Beaumagnan. Puis, après l’avoir assis et appuyé contre le mur, elle examina la plaie, la recouvrit d’un mouchoir, et dit :

— Ce n’est rien… à peine deux ou trois heures d’engourdissement… Prenons notre poste.

Ils se mirent à l’affût.

Tout cela elle l’exécuta sans hâte, la figure paisible, par gestes aussi mesurés que s’ils avaient été réglés d’avance. Quelques syllabes simplement pour donner des ordres. Mais sa voix, même assourdie, prenait un tel accent de triomphe que Raoul concevait une inquiétude croissante, et qu’il fut sur le point de crier et d’avertir celui ou celle qui, à son tour, allait tomber dans le guet-apens.

À quoi bon ? Rien ne pouvait s’opposer aux décisions redoutables de la Cagliostro. D’ailleurs il ne savait plus que faire. Son cerveau s’épuisait en idées absurdes. Et puis… et puis… il était trop tard. Un gémissement lui échappa : Clarisse d’Étigues entrait.

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