< Correspondance de Voltaire < 1757
Correspondance : année 1757
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 39p. 198-199).

3343. — À M. DE MONCRIF.
À Monrion, 27 mars.

Mon cher confrère, j’ai été enchanté de votre souvenir, et affligé de la bienséance qui empêche le maître[1] du château d’écrire un petit mot ; mais je conçois qu’il aura été excédé de la multitude des lettres inutiles et embarrassantes auxquelles on n’a que des choses vagues à répondre. Il est toujours bon qu’il sache qu’il y a deux espèces de Suisses qui l’aiment de tout leur cœur. Tavernier, qui avait acheté la terre d’Aubonne, à quelques lieues de mon ermitage, interrogé par Louis XIV pourquoi il avait choisi une terre en Suisse, répondit, comme vous savez : Sire, j’ai été bien aise d’avoir quelque chose qui ne fût qu’a moi. Je n’ai pas tant voyagé que Tavernier, mais je finis comme lui.

Vous avez donc soixante-neuf ans, mon cher confrère : qui est-ce qui ne les a pas à peu près ? Voici le temps d’être à soi, et d’achever tranquillement sa carrière. C’est une belle chose que la tranquillité ! Oui, mais l’ennui est de sa connaissance et de sa famille. Pour chasser ce vilain parent, j’ai établi un théâtre à Lausanne, où nous jouons Zaïre, Alzire, l’Enfant prodigue, et même des pièces nouvelles. N’allez pas croire que ce soient des pièces et des acteurs suisses : j’ai fait pleurer, moi bonhomme Lusignan, un parterre très-bien choisi ; et je souhaite que les Clairon et les Gaussin jouent comme Mme Denis. Il n’y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français, beaucoup de noblesse, de très-bonnes maisons dans une très-vilaine ville. Nous n’avons de suisse que la cordialité : c’est l’âge d’or avec les agréments du siècle de fer.

Je suis histrion les hivers à Lausanne, et je réussis dans les rôles de vieillard : je suis jardinier au printemps, à mes Délices, près de Genève, dans un climat plus méridional que le vôtre. Je vois de mon lit le lac, le Rhône, et une autre rivière[2]. Avez-vous, mon cher confrère, un plus bel aspect ? Avez-vous des tulipes au mois de mars ? Avec cela, on barbouille de la philosophie et de l’histoire ; on se moque des sottises du genre humain et de la charlatanerie de vos physiciens qui croient avoir mesuré la terres[3], et de ceux qui passent pour des hommes profonds parce qu’ils ont dit qu’on fait des anguilles[4] avec de la pâte aigre.

On plaint ce pauvre genre humain qui s’égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme l’air depuis le matin jusqu’au soir. Mes vergers, et mes vignes, et moi, nous ne devons rien à personne. C’est encore là ce que je voulais, mais je voudrais aussi être moins éloigné de vous ; c’est dommage que le pays de Vaud ne touche pas à la Touraine.

Adieu, Tithon et l’Aurore[5]. Avez-vous gagné vos soixante et neuf ans au métier de Tithon ? Je vous embrasse tendrement.


Le Suisse Voltaire.

  1. Le comte d’Argenson, exilé à son château des Ormes, où Moncrif était alors.
  2. L’Arve.
  3. Maupertuis.
  4. Needham ; voyez tome XXVII, page 159.
  5. Allusion aux vers de Moncrif intitulés le Rajeunissement inutile, ou les Amours de Tithon et de l’Aurore.
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