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elles-mêmes. Elle donne au livre tout entier son charme piquant et irritant, et c’est la principale raison pour laquelle ceux que Stendhal ne ravit pas ne peuvent pas le souffrir. Il manque le style, qui n’est pas d’un grand écrivain, qui est à peine d’un écrivain, mais qui est le contraire du convenu et se moque de la rhétorique. Il manque enfin tout ce qui fait du roman de Stendhal un livre curieux, touffu, décousu, exquis, pénétrant, aussi ennuyeux par endroits qu’en d’autres il est divertissant, un chef-d’œuvre incomplet, mêlé et bizarre, mais un chef-d’œuvre.

La Chartreuse de Parme odéonienne est à la Chartreuse de Parme de Stendhal, ce que la carcasse est au feu d’artifice. Et on me dit que nous ne sommes-pas au bout de nos peines. La Comédie-Française nous menace d’une autre Chartreuse de Parme. Je ne m’explique pas cet acharnement de mes contemporains contre Stendhal. Qu’est-ce que Henry Beyle a bien pu leur faire ?

Le rôle de Fabrice est tenu par M. Goûtant, premier prix du Conservatoire au concours de cette année. Il y a montré de la jeunesse et de la grâce. Mlle Briey est une duchesse Sanseverina tout à fait remarquable et qui a grand air. M. Vargas joue le rôle du comte Mosca ; mais le comte Mosca a si peu de rôle ! Et M. Hasti est impardonnable de jouer en bouffon le rôle du Prince.


A la Comédie-Française, M. Leroy a pris possession du rôle d’Alceste. Il ne l’a abordé qu’avec respect et tremblement. Et cela est à sa louange. Il en donne une interprétation qui n’était pas entièrement au point le premier soir, mais dont il accentuera peu à peu le parti pris. M. Leroy, qui est un élégiaque et un sentimental, éprouve quelque embarras à se muer en comique. Il n’en fait pas moins d’Alceste, et résolument, un rôle comique. C’est en cela qu’il a raison, pleinement raison, et pour cela qu’on ne saurait trop l’approuver et l’encourager.

Il en va du rôle d’Alceste comme de plusieurs autres du répertoire, et j’en faisais récemment la remarque à propos du rôle d’Agnès. Molière en a écrit la signification en caractères nets et lisibles ; mais, en deux siècles et demi, il s’est produit de tels changements dans notre sensibilité, qu’il nous est devenu très difficile non seulement de retrouver, mais d’accepter le sens primitif, qui tout de même est le sens vrai et auquel nous n’avons pas le droit d’en substituer un autre… Une révolution s’est faite au milieu du ; XVIIIe siècle, qui a creusé un abîme entre la manière de sentir

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